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LES QUATRE FILLES DU DOCTEUR MARSCH chapitre 5+6+7+8+9+10+11+12+13+14+15+16

LES QUATRE FILLES 



 

DU DOCTEUR MARSCH chapitre





 





CHAPITRE V JO VOISINE

« Qu'est-ce que vous allez donc faire avec tout cela ? demanda un jour Meg en voyant Jo mettre des caoutchoucs, une vieille robe et un vieux capuchon, et prendre un balai d'une main et une pelle de l'autre.

– Je vais me promener pour ma santé.

– C'est étonnant que deux grandes courses ce matin ne vous aient pas suffi. Il fait froid et sale dehors, et si j'avais un avis à vous donner, ce serait de rester comme moi à vous chauffer et à vous sécher, dit Meg en frissonnant.

– Je ne demande pas d'avis pour le moment, répondit Jo ; je ne peux pas rester immobile toute la journée, et, comme je ne suis pas un chat, je n'aime pas dormir au coin du feu. J'aime les aventures, je vais en chercher ! »

Meg retourna se rôtir les pieds et lire Ivanhoë, et Jo alla dans le jardin. La neige n'était pas bien épaisse, et elle eut bientôt fait de la balayer et de tracer un chemin tout autour du jardin, afin qu'au premier rayon de soleil la petite Beth pût aller s'y promener et faire prendre l'air à ses poupées encore malades. La haie du jardin séparait seule la maison de la famille Marsch de


celle de M. Laurentz ; toutes deux étaient situées dans un faubourg de la ville qui ressemblait beaucoup à la campagne, avec ses rues tranquilles et ses jardins remplis de grands arbres. D'un côté de la haie basse qui séparait les deux propriétés, on voyait une vieille maison grise, qui, dans cette saison, paraissait laide et nue parce qu'elle était dépouillée de la vigne qui la couvrait et des fleurs qui l'entouraient en été ; de l'autre étai une belle maison blanche, avec serres et écuries, évidemment luxueuse et commode. A travers les beaux rideaux, on apercevait toutes sortes de choses charmantes dans la maison blanche. Cependant cette maison, bien que riche d'aspect, paraissait triste et inhabitée ; aucun enfant ne jouait, même quand il faisait beau, sur la pelouse ; aucune dame ne se montrait aux fenêtres, et peu de personnes y entraient ou en sortaient, à l'exception du vieux monsieur et de son petit-fils.

Dans l'imagination active de Jo, cette belle maison était une espèce de palais endormi, rempli de splendeurs et de bonheurs dont personne ne jouissait. Elle désirait depuis longtemps contempler ces trésors cachés et revoir le « petit Laurentz », qui, chez les Gardiner, avait paru désirer aussi faire sa connaissance ; mais elle ne savait pas comment commencer.

Jo le désirait encore plus depuis la soirée où Laurie avait été si complaisant pour elle et pour sa soeur. Elle avait bien imaginé plusieurs moyens pour arriver à être l'amie de Laurie, mais aucun n'avait pu être mis a exécution ; elle ne l'avait pas revu et elle commençait à croire qu'il était parti, quand, après avoir fait le ménage de la neige, elle l'aperçut tout à coup à une de ses fenêtres, regardant avec des yeux tristes son jardin poudré à blanc.

« Ce garçon aurait besoin de quelqu'un pour jouer


et rire avec lui, se dit-elle. Son grand-père ne sait pas ce qu'il lui faut et le laisse s'ennuyer tout seul. J'ai bien envie de sauter par-dessus la haie et d'aller le dire au vieux monsieur. »

Cette idée amusa Jo, qui aimait à faire des choses périlleuses, et qui scandalisait toujours Meg par la hardiesse de ses mouvements ; elle mit à exécution son projet de sauter par-dessus la haie. Une fois arrivée de l'autre côté, elle s'arrêta et regarda la maison endormie. Rien n'y remuait ; tous les rideaux, hormis un, étaient baissés, et derrière le rideau à demi refermé de la fenêtre où elle avait vu Laurie, on entrevoyait encore une tête aux cheveux noirs bouclés, appuyée sur une main amaigrie.

Laurie, voyant l'action de Jo, s'était reculé d'un pas ; mais la curiosité, plus forte que la timidité, l'avait retenu assez près de la fenêtre pour qu'il pût voir ce qui allait se passer dans le jardin.

« Le voici tout seul et malade, pensa Jo. Pauvre. garçon ! ce n'est pas bien de le laisser ainsi. Je vais lui jeter une boule de neige, afin de l'encourager, et je lui dirai quelques mots d'amitié. »

Aussitôt pensé, aussitôt fait ; une boule de neige alla frapper la fenêtre ; la tête bouclée fit un mouvement de surprise et montra une figure, non plus inanimée comme quelques minutes auparavant, mais illuminée par le plaisir. Jo fit un petit signe de tête et, mettant son balai sur son épaule, lui cria :

« Comment vous portez-vous ? Êtes-vous malade ? »

Laurie, alors, ouvrit la fenêtre et répondit d'une voix aussi rauque que celle d'un corbeau :

« Je vais mieux, je vous remercie. J'ai eu un horrible rhume, et je suis enfermé ici depuis huit jours par ordre du médecin.


– J'en suis très fâchée. Qu'est-ce que vous faites pour vous amuser ?

– Rien ! La maison est aussi triste qu'un tombeau.

– Vous ne lisez pas ?

– Pas beaucoup. On me le défend

– Personne ne peut donc vous faire la lecture ?

– Si, quelquefois ! mais mes livres n'intéressent pas grand-papa, et je n'aime pas toujours demander à mon précepteur.

– Vous avez donc un précepteur ?

– Oui.

– Est-ce que personne que lui ne vient vous voir ?

– Je n'ai personne que j'aimerais voir ; on dit que les petits garçons trop tapageurs me feraient mal à la tête.

– Vous ne pouvez donc pas demander à quelque gentille petite fille de venir vous lire des histoires et vous amuser ? Les petites filles ne font pas de bruit et sont de très bonnes gardes-malades.

– Je n'en connais aucune.

– Vous me connaissez, répliqua Jo, qui s'arrêta et se mit à rire.

– Oui, je vous connais ! Est-ce que vous consentiriez à venir ? Vous me feriez bien plaisir ! s'écria Laurie.

– Je ne suis pas toujours gentille et tranquille, mais je viendrai si maman veut me le permettre. Je vais aller le lui demander. Fermez la fenêtre comme un garçon très sage et attendez-moi. »

Jo reprit en courant le chemin de chez elle en pensant à l'étonnement qu'allaient avoir ses soeurs ; et Laurie, très excité par l'idée qu'il allait recevoir une visite, voulut lui faire honneur en se brossant les cheveux ; quand il eut refait sa raie, il jeta un regard


sur le surplus de sa toilette et essaya de mettre un peu d'ordre dans la chambre qui, malgré une demi-douzaine de domestiques, n'était pas précisément bien tenue.

Jo, paraît-il, avait obtenu sa permission. « Il est malade, avait-elle dit, et très changé ; chez les Gardiner, il m'avait presque fait l'effet d'un petit jeune monsieur, mais je vois bien que ce n'est encore qu'un petit garçon. »

On entendit bientôt, à la porte de la maison blanche, un grand coup de sonnette, puis une voix décidée demanda M. Laurie ; une femme de chambre arriva alors, très surprise d'avoir à annoncer à son jeune maître une demoiselle.

« Très bien ! faites-la monter, c'est miss Jo. »

Et Laurie alla lui-même ouvrir la porte à Jo, qui était gentille et rose, paraissait très à son aise et portait d'une main un plat couvert, et de l'autre, dans un petit panier à ouvrage, les trois petits chats de Beth.

« Me voici armes et bagages, dit-elle gaiement ; maman a été très contente que je puisse faire quelque chose pour vous. Meg a voulu que je vous apporte un peu de blanc-manger qu'elle a fait elle-même, et Beth a pensé que ses petits chats vous seraient agréables. ; je savais bien que non, mais je ne pouvais pas refuser, elle désirait tant faire quelque chose pour vous. »

Grâce aux petits chats de Beth et à la gaieté de Jo, Laurie oublia immédiatement sa timidité.

« C'est trop joli pour être mangé, dit-il en souriant de plaisir, quand Jo, découvrant le plat qu'elle avait apporté, lui montra le blanc-manger entouré d'une couronne de feuilles vertes et de fleurs du beau géranium rouge d'Amy.

– Ce n'est rien du tout ; seulement elles voulaient vous montrer qu'elles désiraient vous faire plaisir.


Dites à la bonne de le mettre de côté pour votre thé ; comme c'est très doux, vous l'avalerez sans vous faire de mal. Quelle jolie chambre vous avez !

– Elle pourrait être jolie si elle était bien rangée, mais les domestiques sont si paresseux qu'ils ne se donnent pas la peine d'y mettre de l'ordre, et moi, voyez-vous, je suis trop fatigué pour les gronder.

– Elle va être faite en deux minutes ; il faut seulement que le devant de la cheminée soit balayé comme ça ; et les choses rangées dessus comme ça ; et les livres ici ; et les bouteilles là ; et votre sofa placé plus convenablement ; et les oreillers droits. Là ! c'est fait, maintenant. »

Et c'était vrai ! Tout en parlant et en riant, Jo, qui n'était maladroite que quand elle ne pensait pas à ce qu'elle faisait, avait mis les choses à leur place et donne à la chambre un aspect tout différent. Laurie gardant un silence respectueux, la regardait attentivement, et, lorsque Jo lui montra son sofa bien arrangé il s'assit dessus avec un soupir de satisfaction, et dit avec reconnaissance :

« Comme vous êtes bonne ! Oui ! c'est tout ce qu'il fallait à ma chambre. Maintenant, asseyez-vous dans le grand fauteuil et laissez-moi faire quelque chose pour amuser ma viteuse.

— Non ! c'est moi qui suis venue pour vous amuser ! vous lirai-je quelque chose ? répondit Jo en regardant avec amour quelques livres placés à côté d'elle.

— Je vous remercie, j'ai lu tous ces livres-là, et, si cela ne vous fait rien, je préférerais vous entendre parler.

— Cela ne me fait rien du tout ; je parlerai toute la journée, si vous le désirez. Beth dit que je ne sais jamais quand m'arrêter


– Beth, c'est la petite fille aux joues roses, qui reste beaucoup à la maison et sort quelquefois avec un petit panier ? demanda Laurie avec intérêt.

– Oui, c'est elle. C'est ma petite fille, à moi ; nous avons chacune la nôtre, Meg et moi. Beth est gentille comme .pas une.

– La jolie, c'est Meg, et celle qui a des cheveux bouclés est Amy, je crois ?

– Comment le savez-vous ? »

Laurie rougit, mais répondit franchement :

« Vous savez, je vous entends souvent vous appeler quand vous jouez dans le jardin, et, lorsque je suis seul ici, je ne peux pas m'empêcher de regarder chez vous ; vous paraissez toujours tant vous amuser ! Je vous demande pardon de mon indiscrétion, mais je ne vois pas que ce qui se passe dans le jardin. Comme votre maison fait presque face à la nôtre, les jours où vous oubliez de baisser les rideaux de la fenêtre, celle où sont placées les fleurs, je vous vois encore des que la lampe est allumée : cela me fait alors l'effet d'un tableau. Vous êtes toutes autour de la table, votre mère est juste devant moi, et cela me parait si agréable de voir vos figures contentes à travers les fleurs, que je ne puis m'empêcher de regarder. Je suis orphelin ! »

Cela dit, Laurie se mit à remuer le feu, afin que Jo ne vît pas le tremblement nerveux de ses lèvres qu'il ne pouvait comprimer.

Son air triste alla droit au coeur de Jo ; elle avait été si simplement élevée qu'à son âge elle était aussi franche qu'une enfant de dix ans. Voyant Laurie solitaire et malade, et sentant combien elle était plus que lui riche en bonheur et en affections, elle essaya de partager ses trésors avec lui. Sa figure brune avait une


bonté et sa voix une douceur qui ne leur étaient pas habituelles lorsqu'elle dit :

« Nous ne baisserons plus jamais le rideau, et je vous donne la permission de regarder autant que vous le désirerez ; mais je préférerais qu'au lieu de regarder à la dérobée vous vinssiez chez nous. Meg est si bonne qu'elle vous ferait du bien ; Beth chanterait, pour vous distraire, tout ce que vous voudriez ; Amy danserait devant vous ; Meg et moi nous vous ferions rire avec notre théâtre, et tous. nous nous amuserions beaucoup. Est-ce que votre grand-papa ne vous le permettrait pas ?

– Je crois qu'il le voudrait bien, si votre mère était assez bonne pour le lui demander. Il est moins sévère qu'il n'en a l'air et me laisse assez faire ce que je veux ; seulement il a peur que je devienne un ennui pour les étrangers, dit Laurie, dont la figure mobile s'illuminait de plus en plus.

– Nous ne sommes pas des étrangers, nous sommes des voisins, et il ne faut pas que vous pensiez que vous serez un fardeau pour nous. Nous désirons beaucoup faire votre connaissance, et il y a longtemps que j'aurais voulu la faire. Vous savez qu'il n'y a pas très longtemps que nous sommes ici ; mais, excepté vous, nous connaissons déjà tous ceux de nos voisins que notre mère a jugés pouvoir être pour nous d'aimable connaissances.

– Grand-papa vit au milieu de ses livres et ne s'occupe guère de ce qui se passe ailleurs. M. Brooke, mon précepteur, n'habite pas avec .nous, il ne vient qu'à l'heure des leçons ; ainsi, je reste à la maison et je passe mon temps comme je peux.

– Ce n'est pas comme cela qu'il faut s'y prendre ; il suffirait à votre grand-papa de faire une grande


tournée de visites dans le voisinage, et vous auriez tout de suite des maisons agréables où vous seriez reçus avec un grand plaisir. Quant à votre timidité, elle ne durera pas longtemps, ne vous en inquiétez pas.. Je suis timide au fond, moi aussi ; mais on fait un petit effort, et c'est bien vite passé. »

Laurie rougit de nouveau, mais ne fut pas offensé d'avoir été accusé de timidité, car il y avait tant de bonne volonté en Jo, qu'il était impossible de ne pas accepter ses conseils, en dépit de leur forme originale, avec autant de cordialité qu'elle les offrait.

« Aimez-vous votre pension ? demanda Laurie après quelques moments de silence, pendant lesquels il avait tenu les yeux fixés sur le feu, tandis que Jo examinait la chambre, qu'elle trouvait tout à fait de son goût.

– Je ne vais pas en pension. Je suis occupée à soigner ma tante, qui est une bonne vieille dame, mais d'humeur assez difficile. »

Laurie ouvrait la bouche pour lui faire une autre question, quand il se rappela juste à temps que ce n'était pas poli de faire trop de questions. Mais Jo, à qui Laurie plaisait beaucoup, ne demandait pas mieux que de le faire rire un peu, fût-ce aux dépens de la tante Marsch. Elle lui fit une description très amusante de la vieille dame, de ses impatiences, de son gros chien, du perroquet qui parlait espagnol et de la bibliothèque qui avait tant de charme pour elle. Laurie riait de tout son coeur, de si bon coeur qu'une bonne, tout étonnée, vint voir ce qui se passait. Jo lui racontait précisément qu'un vieux monsieur était venu un jour demander la main de tante Marsch, et qu'au milieu d'une belle phrase, Polly, le perroquet, avait sauté sur le monsieur et lui avait arraché sa perruque en lui criant : « Silence ! »


« Oh ! cela me fait tant de bien de rire ! Continuez, je vous en prie, » lui dit-il, encore tout rouge d'avoir tant ri.

Jo, excitée par son succès, continua à parler de leurs jeux, de leurs projets, de leurs espérances, .de leurs craintes pour leur père et des événements les plus intéressants du petit monde dans lequel elles vivaient. Ils parlèrent ensuite de livres, et Jo trouva, à sa grande joie, que Laurie les aimait autant qu'elle et en avait même lu davantage.

« Si vous les aimez tant, venez voir les nôtres, lui dit Laurie en se levant. Mon grand-père est sorti ; n'avez pas peur.

– Je n'ai peur de rien ! répliqua Jo avec un fier mouvement de tête.

– Je le crois, » répondit le jeune garçon avec admiration, tout en pensant que si Jo rencontrait le vieux monsieur dans un de ses accès de mauvaise humeur, elle aurait, malgré, son courage, de bonnes raisons d'être effrayée.

Toute la maison était chauffée par un calorifère, et Laurie put, malgré son rhume, promener Jo dans toutes les pièces et la laisser examiner à son aise tout ce qui lui plaisait. Lorsqu'ils arrivèrent dans la bibliothèque, Jo se mit à battre des mains et à danser, comme elle faisait toujours quand elle était particulièrement charmée.

« Que de belles, que d'utiles choses ! soupira-t-elle en s'enfonçant dans les profondeurs d'un fauteuil capitonné et promenant un oeil d'admiration sur l'immense quantité de livres et de tableaux qui tapissaient les murs, et sur les statues, les bronzes et les curiosités artistiques qui remplissaient la chambre. Théodore Laurentz, vous êtes la plus heureuse personne du monde, ajouta-t-elle d'un air convaincu.


– On ne peut pas vivre rien qu'avec des livres, répondit Laurie en se penchant sur une table vis-à-vis d'elle. Je-donnerais tout ce qui est ici pour avoir des soeurs. »

Mais, avant qu'il eût pu continuer, on entendit un coup de sonnette, et Jo se leva en toute hâte en s'écriant :

« Miséricorde ! C'est votre grand-papa !

– Eh bien, qu'est-ce que cela fait ? Vous n'avez peur de rien, vous savez, lui répondit malicieusement Laurie.

– Je crois que j'ai un peu peur de lui, mais je ne sais vraiment pas pourquoi j'aurais peur ; maman a dit que je pouvais venir, et je ne pense pas que vous en soyez plus malade, dit Jo en se rasseyant et paraissant plus rassurée, quoique ses yeux fussent toujours fixés sur la porte.

– Je vais bien mieux, au contraire, et je vous en suis très reconnaissant ; seulement, j'ai peur que vous ne vous soyez fatiguée en parlant. C'était si agréable de vous écouter, que je n'avais pas le courage de vous arrêter, dit Laurie.

– Monsieur, ce n'est pas votre grand-père, c'est le docteur ! » dit la servante.

Laurie respira, et se tournant vers Jo :

« Ne vous en allez pas, permettez-moi seulement de vous laisser seule pendant une minute. Je suppose que je dois aller vers le docteur, dit Laurie.

– Ne vous inquiétez pas de moi ; je suis heureuse comme une reine, ici, » répondit Jo.

Et, Laurie étant parti, elle s'amusa à regarder toutes les charmantes choses qui ornaient la chambre.

Elle était debout devant un beau portrait de M. Laurentz, lorsqu'elle entendit ouvrir la porte, et, croyant


que c'était Laurie, elle dit sans se retourner, d'un air décidé :

« Maintenant, je suis sûre de ne pas avoir peur de votre grand-papa, car il a les yeux pleins de bonté, quoique sa bouche soit sévère et qu'il paraisse avoir une terrible volonté. Il n'est peut-être pas tout à fait aussi beau que mon grand-père, mais il me plaît.

– Merci, madame ! » dit derrière elle une voix refrognée.

Et Jo, se retournant toute surprise, aperçut le vieux monsieur Laurentz.

La pauvre Jo devint cramoisie, et son coeur battit bien fort lorsqu'elle se rappela ce qu'elle venait de dire. Pendant une minute, elle eut une grande envie de fuir ; mais cela n'eût pas été courageux, et ses soeurs, en apprenant sa fuite, se seraient moquées d'elle ; elle se décida donc à rester et à se tirer d'affaire comme elle le pourrait. En regardant de nouveau le vieux monsieur, elle vit que ses yeux avaient, sous ses effrayants sourcils, un air de bonté encore plus grand que ceux du portrait, et qu'on entrevoyait, dans ces mêmes yeux, une ombre de malice qui diminua beaucoup sa crainte. Après une pause terrible, le vieux monsieur dit d'une voix plus refrognée que jamais :

« Ainsi, vous n'avez pas peur de moi ?

– Pas beaucoup, monsieur.

– Et vous ne trouvez pas que je sois aussi bien que votre grand-père ?

– Non, monsieur, pas tout à fait.

– Et vous pensez que j'ai une volonté terrible ?

– J'ai dit seulement que je le supposais.

– Cependant, je vous plais malgré cela ?

– Oui, monsieur. »

Le vieux monsieur parut content des réponses de Jo


et, se mettant à rire, lui donna une poignée de main ; puis, rapprochant doucement sa main du menton de Jo et attirant sa figure vers lui, il l'examina attentivement et lui dit gravement en rendant la liberté à sa tête :

« Vous avez l'esprit de votre grand-père, si vous n'en avez pas la figure ; il était beau, ma chère, mais ce qui valait mieux, il était brave et honnête, et j'étais fier d'être son ami.

– Merci, monsieur, répondit Jo, qui se retrouvait dans son état habituel.

– Qu'est-ce que vous avez fait à mon petit-fils, hein ? demanda ensuite le vieux monsieur.

– J'ai seulement essayé de l'égayer, » dit Jo.

Et elle raconta comment sa visite était venue.

« Vous pensez qu'il a besoin d'être égayé ?

– Oui, monsieur, il paraît un peu seul, et peut-être la compagnie d'autres enfants lui ferait-elle du bien. Nous ne sommes que des petites filles, monsieur, mais nous serions très contentes de pouvoir faire quelque chose pour lui : car nous n'avons pas oublié le splendide cadeau de Noël que vous nous avez envoyé, dit Jo avec animation.

– Chut ! chut ! C'était l'affaire de M. Laurie. Gomment va la pauvre femme Hummel ?

– Très bien, monsieur, maintenant. »

Et Jo lui raconta comme quoi sa mère avait su intéresser à cette pauvre femme des personnes plus riches qu'elle.

« C'est tout à fait comme cela que faisait son père ! Dites-lui que j'irai la voir au premier jour de beau temps. Mais voici la cloche du thé. Venez le prendre avec nous, voulez-vous ?

– . Oui, monsieur, si vous êtes bien sur que cela ne doive pas vous ennuyer.


– Vous le demanderais-je si cela ne me plaisait pas ? » répondit M. Laurentz en lui offrant son bras, d'après les règles de la vieille politesse.

« Que dira Meg de tout ceci ? » se disait Jo en marchant.

Et ses yeux brillaient de plaisir à cette pensée.

« Eh bien ! qu'est-ce qui lui arrive ? demanda le vieux monsieur en voyant Laurie descendre les escaliers quatre à quatre, et prendre un air de profond étonnement en apercevant Jo au bras de son redoutable grand-père.

– Je ne savais pas que vous étiez revenu, monsieur, dit-il en échangeant avec Jo un .regard de triomphe.

– C'était évident d'après la manière dont vous dégringoliez les escaliers. Venez prendre votre thé, monsieur, et conduisez-vous convenablement, » dit M. Laurentz en lui tirant les cheveux par manière de caresse.

Et il continua à marcher, tandis que Laurie exécutait derrière son dos une série de mouvements qui indiquaient son contentement

Le vieux monsieur ne parla pas beaucoup en buvant ses quatre tasses de thé ; mais, en revanche, il examina les deux jeunes gens qui bavardaient et riaient comme de vieux amis ; et le changement de son petit-fils ne lui échappa pas. Il y avait alors des couleurs, de la vie et du plaisir sur la figure du jeune garçon, de la vivacité dans ses manières et de la gaieté dans son rire.

« Elle a raison, se dit-il, l'enfant est trop seul. Il faut que je voie ce que ces petites filles pourraient faire pour lui, »

Jo lui plaisait à cause de ses manières originales et spirituelles, et elle paraissait comprendre Laurie aussi bien que si elle était un petit garçon. Si les Laurentz avaient été ce que Jo appelait des « gens raides et guindés », elle ne leur aurait pas plu du tout, car elle


aurait été gauche et contrainte avec eux ; mais, comme ils étaient bienveillants et simples, elle resta elle-même et leur fit une très bonne impression.

Quand ils sortirent de table, Jo parla de s'en aller ; mais Laurie lui dit qu'il avait encore quelque chose à lui montrer, et la conduisit dans la serre, qui avait été illuminée exprès pour elle. Jo se crut dans un endroit féerique lorsqu'elle se promena au milieu de ces rangées d'arbustes et de fleurs rares, que les nombreuses lumières embellissaient encore ; mais son plaisir fut plus grand lorsque Laurie, qui avait fait un gros bouquet des plus belles fleurs de la serre, le lui donna en lui disant avec un air heureux qui fit plaisir à Jo :

« Voudriez-vous donner ceci à madame votre mère et l'assurer que j'aime beaucoup le médecin qu'elle m'a envoyé ? »

En rentrant dans le grand salon, ils trouvèrent M. Laurentz assis au coin du feu ; mais l'attention de Jo fut entièrement absorbée par la vue d'un beau piano à queue.

« Jouez-vous du piano ? demanda-t-elle à Laurie d'un air respectueux.

– Un peu, répondit-il modestement.

– Oh ! je vous en prie, jouez-moi quelque chose. Je voudrais tant vous entendre afin de pouvoir le raconter à Beth.

– Jouez d'abord, vous.

– Je ne sais pas jouer ; je suis trop stupide pour apprendre, mais j'aime extrêmement la musique. »

Laurie jouait remarquablement bien pour son âge ; il ne se fit pas prier, et Jo l'écouta avec béatitude, le nez voluptueusement enfoui dans de l'héliotrope et des roses. Ah ! elle aurait bien désiré que Beth pût l'entendre aussi ; mais elle ne le dit pas et fit seulement tant de


compliments à Laurie qu'il en fut tout à fait honteux, et que son grand-père se mit à dire :

« Assez ! assez ! jeune fille ; trop de sucres d'orge ne lui valent rien. Il ne joue pas mal, mais j'espère qu'il réussira aussi bien dans des affaires plus importantes. Vous partez ? Je vous suis très reconnaissant de votre visite, et j'espère que vous reviendrez bientôt. Bonsoir, docteur Jo. Mes amitiés à votre mère. »

Il était très aimable, mais quelque chose dans son air fit craindre à Jo d'avoir fait quelque méprise, et elle le demanda à Laurie, quand ils furent seuls.

« Non, c'était moi, répondit Laurie : il n'aime pas m'entendre faire de la musique.

– Pourquoi ?

– Je vous le dirai une autre fois. John va vous reconduire chez vous, puisque je ne le puis pas.

– Ce n'est pas la peine, il n'y a que deux pas à faire. Soignez-vous bien.

– Oui, mais vous reviendrez, n'est-ce pas ?

– Si vous me promettez de venir nous voir quand Vous serez guéri.

– Je vous le promets.

– Bonsoir, Laurie.

– Bonsoir, Jo, bonsoir. »

Quand Jo eut raconté ses aventures, toute la famille éprouva le désir d'aller dans la maison à côté, car chacune se trouvait attirée par quelque chose. Mme Marsch désirait parler de son père avec le vieillard qui en parlait si bien et ne l'avait pas oublié ; Meg aurait voulu voir la serre ; Beth soupirait après le piano à queue et désirait admirer les beaux tableaux et les statues.

« Mère, pourquoi M. Laurentz n'aime-t-il pas entendre Laurie jouer du piano ? demanda Jo, qui voulait toujours savoir le pourquoi des choses.


– Je crois, mais je n'en suis pas sûre, que son fils, le père de Laurie, avait épousé une grande artiste italienne ; cette union avait déplu au vieillard, qui était très orgueilleux. La dame était cependant charmante. très distinguée et estimée de tous. Mais ces genres de mariage sont si rarement heureux que le préjugé fut le plus tenace chez M. Laurentz. Il ne voulut jamais revoir son fils. Le père et la mère de Laurie moururent loin de lui en Europe pendant l'enfance de Laurie, et ce ne fut qu'alors que son grand-père fit venir son petit-fils chez lui. Je crois que Laurie, qui est né en Italie, n'est pas d'une constitution robuste, et que c'est pour cela que M. Laurentz semble toujours inquiet pour sa santé. Laurie ressemble à sa mère ; il a héritéd'elle son goût pour la musique, et je m'imagine que son grand-père, a peur qu'il ne veuille devenir à son tour un artiste. En tous cas, les aptitudes musicales de Laurie lui rappellent sans doute, plus qu'il ne le voudrait, la femme de son fils qu'il n'aimait pas, et je pense que c'est pour cela qu'il s'assombrit, comme dit Jo, quand le pauvre Laurie joue du piano.

– Mon Dieu ! que cette histoire de Laurie est triste et romanesque ! s'écria Meg.

– Qu'on laisse donc Laurie être artiste s'il en a vraiment la vocation, s'écria Jo, et qu'on ne gâte pas sa vie en le forçant à aller à l'Université !

– Aller à l'Université ne gâte rien, répondit Mme Marsch. Il manque toujours quelque chose aux artistes qui ignorent tout en dehors de leur spécialité.

– C'est parce que sa mère était Italienne qu'il a de si beaux yeux et de si beaux cheveux noirs et son teint mat si distingué ; les Italiens sont toujours beaux, dit Meg, qui était un peu sentimentale.

– Qu'est-ce que vous savez de son air et de ses


yeux ? C'est à peine si vous lui avez parlé, s'écria Jo qui, elle, n'était pas du tout sentimentale.

– Ne l'ai-je pas vu à la soirée des Gardiner ? et d'ailleurs je vois bien, d'après tout ce que vous me dites, qu'il est très aimable. C'est très joli cette phrase qu'il a dite sur ce que maman lui avait envoyé.

– Il parlait du blanc-manger, je suppose.

– Que vous êtes donc étonnante, Jo ! Il parlait de vous, c'est évident.

– Vous croyez, Meg ? répondit Jo, en ouvrant les yeux comme si l'idée ne lui en était jamais venue.

– Je n'ai jamais vu une jeune fille comme vous ! Vous ne savez même pas reconnaître quand on vous fait un compliment, dit Meg, de l'air d'une personne qui croit connaître très bien toutes ces choses-là.

– Ce sont toujours des bêtises les compliments, et vous gâtez mon plaisir. Laurie est un gentil garçon, il me plaît. Nous serons bonnes pour lui parce qu'il n'a plus de mère, et il pourra venir nous voir, n'est-ce pas, mère ?

– Oui, Jo ; votre petit ami sera le bienvenu ici. Je sais qu'il est doux, poli et réservé, et j'espère que Meg se rappellera que les enfants doivent rester enfants le plus longtemps possible.

– Je ne me considère plus comme une enfant, fit observer la petite Amy. Et vous, Beth, qu'en pensez-vous ?

– Je ne sais qu'en penser, dit Beth ; j'aime mieux songer au plaisir que j'aurais à voir un jour le beau palais et le grand piano du grand-père de Laurie. »


CHAPITRE VI BETH ENTRE DANS LE BEAU PALAIS

La grande maison fut réellement leur beau palais, quoique Beth trouvât très difficile de passer à côté du terrible M. Laurentz.

Lorsqu'il eut fait visite et qu'il eut dit quelque chose d'aimable à chacune d'elles, seule la timide Beth eut encore peur de lui. Une chose préoccupa pendant quelque temps les quatre soeurs : elles étaient pauvres, tandis que M. Laurentz était riche, et il ne leur paraissait pas convenable d'accepter ce qu'elles ne pouvaient pas rendre. Mais, au bout de quelque temps, elles virent que Laurie les considérait comme ses bienfaitrices, et qu'il ne pensait jamais pouvoir assez faire pour remercier Mme Marsch de son accueil maternel, et ses filles de leur société joyeuse. Aussi oublièrent-elles bientôt leur orgueil et firent-elles des échanges de bonté, sans s'arrêter à se demander qui donnait le plus.

Toutes sortes de choses agréables arrivèrent vers ce temps-là, car la nouvelle amitié poussait comme de l'herbe au printemps. Toutes elles aimaient Laurie qui, de son côté, avait dit en secret à son précepteur, – un homme excellent et fort distingué, – que « les demoiselles Marsch étaient les meilleurs êtres du monde. »


Avec l'enthousiasme charmant de la jeunesse, elles avaient donné au jeune garçon solitaire une place au milieu d'elles, et Laurie trouvait un grand charme dans la compagnie de ces jeunes filles simples et innocentes. Il n'avait jamais connu sa mère et n'avait pas eu de soeur ; sa santé se trouva bien du nouveau milieu dans lequel il vivait. Il était toujours à faire l'école buissonnière dans la famille Marsch, et son précepteur, craignant que cela ne nuisît à ses études, fit sur ce point des rapports très peu satisfaisants à M. Laurentz,

« Ne vous inquiétez pas de ceci ; qu'il prenne des vacances, il rattrapera cela plus tard, répondit M. Laurentz. Mme Marsch est une personne judicieuse ; elle pense que Laurie a mené une vie trop renfermée, qu'il a trop travaillé et qu'il a besoin de société, d'amusement et d'exercice. Laissez-le agir à sa guise, il ne peut rien faire de mal dans le petit couvent à côté ; les exemples et les enseignements d'une mère de famille comme notre voisine lui feront plus de bien que les nôtres. »

Laurie et ses amies profitèrent de la permission pour s'amuser. Ils faisaient de bonnes lectures en commun, jouaient des comédies, représentaient des tableaux d'histoire, faisaient des promenades en traîneau ou patinaient et passaient des soirées bien agréables, soit dans le vieux parloir, soit dans la grande maison. Meg se promenait tant qu'elle voulait dans la serre et avait des bouquets magnifiques ; Jo dévorait la bibliothèque, Amy copiait des tableaux, et Laurie remplissait, à la satisfaction générale, le rôle de maître de maison.

Quant à Beth, quoiqu'elle eût une grande envi d''admirer le beau piano à queue, elle ne pouvait pas trouver le courage d'aller dans « la maison du bon¬


heur », comme l'appelait Meg. Elle y était cependant allée une fois avec Jo ; mais le vieux monsieur, qui ne savait pas combien elle était timide, l'avait regardée tellement fixement et avait fait un heim ! si fort à la fin de cette inspection, que les pieds de Beth ne « voulaient pas rester sur le tapis, tant elle tremblait ». Elle l'avait dit dans ces ternies à sa mère, et avait ajouté qu'elle s'était enfuie, bien décidée à ne rentrer jamais dans le terrible beau palais. Rien n'avait pu la décider à y retourner. Quand M. Laurentz apprit l'effet qu'il avait produit sur la pauvre Beth, il fut bien étonné et résolut d'aller lui-même essayer de vaincre sa résistance. Il se mit à parler musique pendant une de ses visites, et raconta des choses tellement intéressantes sur les grands chanteurs et les belles orgues qu'il avait entendus, que Beth trouva impossible de rester dans son petit coin habituel, et, comme si elle était attirée magnétiquement, elle vint lentement jusque derrière la chaise de M. Laurentz. Là, elle resta à écouter, ses beaux yeux tout grands ouverts et ses joues rouges d'excitation.

M. Laurentz, n'ayant pas plus l'air de faire attention à elle que si elle eût été une mouche, se mit à parler des leçons et des maîtres de musique de Laurie, puis dit à Mme Marsch, comme s'il venait seulement d'y songer :

« Laurie néglige son piano maintenant, et je n'en suis pas fâché, parce qu'il aimait trop exclusivement la musique ; mais le piano se rouille, et il aurait besoin de servir à quelqu'un ; l'une de vos petites filles voudrait-elle venir pour l'entretenir ? »

Beth fit un pas en avant et serra ses mains l'une contre l'autre, afin de ne pas battre des mains comme elle en avait une tentation irrésistible, tant elle était


charmée par la pensée de jouer sur ce splendide instrument. Avant que Mme Marsch eût pu répondre, M. Laurentz continua en souriant :

« Personne n'est jamais au salon après neuf heures ; les domestiques ont fini leur ouvrage, Laurie sort beaucoup, et moi je suis enfermé dans mon bureau à l'autre bout de la maison. Ainsi, si l'une d'elles le désire, elle peut venir quand elle voudra, sans rien dire et sans parler à personne. »

Il se leva comme pour partir, et Beth ouvrait la bouche pour le remercier, car ce dernier arrangement ne lui laissait rien à désirer ; mais il continua :

« Voudrez-vous répéter cela à vos filles, madame ? Cependant ne les forcez pas à venir si cela ne leur plaît pas.

– Oh ! si, monsieur, votre offre leur fait beaucoup, beaucoup de plaisir, dit Beth en mettant sa petite main dans celle du vieux monsieur, et le regardant avec des yeux pleins de reconnaissance.

– C'est donc vous la petite musicienne ? demanda-t-il doucement, sans ajouter de ces « heim ! » qui effrayaient tant Beth.

– C'est moi, Beth. J'aime beaucoup la musique, et je viendrai si vous êtes tout à fait sûr que personne ne m'entendra et ne sera gêné par. moi, ajouta-t-elle, craignant d'être importune, et toute tremblante en pensant à sa hardiesse.

– Pas une âme ne vous entendra, ma chère ; la maison est vide la moitié de la journée ; venez tapoter autant que vous voudrez, et je vous en serai très reconnaissant.

– Oh ! monsieur, que vous êtes bon ! »

Beth était rouge comme une pivoine, mais n'avait plus peur ; ne trouvant pas de mots pour exprimer


sa reconnaissance, elle attira à elle la main du vieux monsieur et la serra doucement. Celui-ci se baissa alors vers elle et l'embrassa, en disant d'un ton que peu de personnes avaient jamais entendu :

« J'ai eu autrefois une petite fille aux yeux bleus comme les vôtres ; Dieu vous bénisse, ma chère enfant ! Bonsoir, madame. »

Et il partit très vite, comme s'il était dominé par son émotion.

Après s'être réjouie avec sa mère, Beth alla raconter son bonheur à sa famille de poupées, puis à ses soeurs lorsqu'elles furent rentrées. Elle en était si préoccupée, qu'au milieu de la nuit Amy fut brusquement réveillée par sa soeur, qui, dans son sommeil, jouait du piano sur sa figure ; elles couchaient depuis quelques jours dans le même lit, parce que celui de Beth était en réparation.

Le lendemain arriva enfin, et Beth, ayant vu sortir M. Laurentz et son petit-fils, osa se diriger vers la grande maison. Il est juste de dire qu'elle n'y parvint pas du premier coup ; deux ou trois fois elle revint sur ses pas, en proie à une insurmontable timidité ; mais, à la fin, faisant aussi peu de bruit qu'une souris, elle y pénétra. J'aurais voulu que vous pussiez la voir entrer dans le grand salon. Quelle crainte ! quel respect ! quelle peur et quelle envie d'arriver jusqu'à cet admirable piano qui était là tout ouvert devant elle ! De la jolie musique facile se trouvait tout à fait, accidentellement sur le piano. La bonne petite Beth, après avoir bien écouté, bien regardé s'il n'y avait personne, s'enhardit peu à peu et commença à jouer d'abord en tremblant ; mais elle oublia bientôt sa crainte dans le bonheur inexprimable que lui procuraient les beaux sons de cet excellent instrument. Elle resta au piano jusqu'à ce


que Hannah vînt la chercher pour dîner ; mais elle n'avait pas faim et dîna, pour cette fois, du souvenir de son bonheur.

Depuis ce moment, le petit capuchon gris se glissa presque tous les jours dans la maison de M. Laurentz, et le salon fut hanté par un petit esprit musical qui allait et venait sans être vu. Beth ne se doutait pas que M. Laurentz ouvrait souvent la porte de son cabinet de travail, afin de mieux entendre les airs anciens qu'elle jouait, les mêmes qu'autrefois lui jouait l'enfant qu'il avait perdue, et que Laurie montait la garde dans le vestibule pour empêcher les domestiques d'approcher. Il ne lui venait jamais à l'idée que les cahiers d'études et d'exercices ou les morceaux nouveaux qu'elle trouvait sur le piano y avaient été placés par M. Laurentz lui-même pour son usage à elle.

Si Laurie lui parlait ensuite de musique, elle pensait seulement qu'il était bien bon de lui dire des choses qui l'aidaient tant. Elle jouissait de tout son coeur de son bonheur, et, ce qui n'arrive pas toujours, elle trouvait que la réalisation de son plus grand désir lui donnait tout ce qu'elle en avait rêvé.

Quelques semaines après cette mémorable visite du vieux monsieur, Beth dit à sa mère :

« Maman, pourrais-je faire une paire de pantoufles à M. Laurentz ? Il est si bon pour moi que je voudrais le remercier, et je ne sais pas d'autre manière que celle-là.

– Oui, ma chère, cela lui fera plaisir, et c'est une bonne manière de le remercier. Je vous achèterai ce qu'il vous faudra, et vos soeurs vous aideront, » répondit Mme Marsch, qui prenait un très grand plaisir à satisfaire les très rares demandes de Beth.

Après de sérieuses discussions avec Meg et Jo, Beth


choisit un dessin représentant une touffe de pensées sur un joli fond vert clair ; on acheta les matériaux nécessaires, et elle se mit courageusement à l'oeuvre. Ses soeurs l'aidèrent un peu dans les endroits difficiles, et les pantoufles furent bientôt finies. Beth écrivit alors « au vieux monsieur » un petit billet très court et très simple, et, avec l'aide de Laurie, profita d'une absence de M. Laurentz pour mettre le tout sur son bureau.

Quand ce fut fait, Beth attendit impatiemment ce qui arriverait ; mais la journée se passa, ainsi qu'une partie de celle du lendemain, sans qu'on eût aucune nouvelle du vieux monsieur, et Beth commença à craindre d'avoir offensé son susceptible ami. Dans l'après-midi du second jour, elle sortit pour s'acquitter d'une commission, et en même temps pour faire faire à Joanna, la pauvre poupée malade, sa promenade quotidienne. En revenant, elle aperçut trois têtes à la fenêtre du parloir, vit des mains s'agiter démesurément et entendit crier joyeusement :

« Il y a une lettre du vieux monsieur pour vous ! Venez vite la lire.

– Oh ! Beth, il vous a envoyé. » commença à dire Amy en faisant des gestes désordonnés ; mais Jo, fermant vivement la fenêtre, l'empêcha de continuer.

Beth se dépêcha d'arriver, et ses soeurs la portèrent en triomphe au parloir en lui criant : « Regardez ! regardez ! » et lui montrant du doigt un joli piano, sur. lequel était posée une lettre adressée à « miss Élisabeth Marsch ». Elle devint pâle de surprise et de bonheur, et, se retenant au bras de Jo pour ne pas tomber :

C'est pour moi ? murmura-t-elle, quoi ! pour moi ?

– Oui, ma précieuse Beth, c'est pour vous. N'est-ce pas bien bon à lui ? Ne trouvez-vous pas que c'est le meilleur vieux monsieur du monde ? La clef du piano est


dans la lettre ; mais nous ne l'avons pas ouverte, et cependant nous mourions d'envie de savoir ce qu'il vous dit, répondit Jo en embrassant sa soeur de toutes ses forces et lui présentant la lettre.

– Lisez-la vous-même, moi je ne peux pas. C'est si beau que je ne sais plus où je suis. »

Jo ouvrit la lettre et commença par rire des premiers mots :

« Miss MARSCH. « Chère Mademoiselle. » « Comme c'est joli ! Je voudrais bien que quelqu'un m'envoyât une lettre comme celle-là, s'écria Amy, qui trouvait cette formule excessivement élégante. « J'ai eu beaucoup de paires de pantoufles dans ma vie, mais jamais aucune ne m'a fait autant de plaisir que la vôtre. La pensée est ma fleur favorite, et celles-ci me rappelleront toujours l'aimable petite fille qui me les a données. J'aime à payer mes dettes ; ainsi j'espère que vous permettrez au « vieux monsieur » de vous envoyer quelque chose qui a appartenu à la petite fille qu'il n'a plus. Laissez-moi y « joindre mes remerciements les plus sincères et mes « meilleures amitiés. « Votre ami reconnaissant et votre humble serviteur, « JAMES LAURENTZ. »

– Eh bien ! Beth, c'est là un honneur dont vous pouvez être fière ! s'écria Jo en essayant de calmer sa soeur, qui tremblait comme une feuille. Laurie m'a dit combien son grand-père avait aimé l'enfant qui est morte ; il conserve précieusement toutes les petites


choses qui lui ont appartenu, et il vous a donné son piano, pensez donc, Beth ! Cela vient de ce que vous aimez la musique et que vous avez de grands yeux bleus.

– Voyez donc les belles appliques dorées pour mettre les bougies, le joli casier à musique et le petit tabouret, dit Meg en ouvrant l'instrument.

– Regardez, Beth ; il signe votre humble serviteur, James Laurentz, dit Amy, que le billet impressionnait grandement. Je le dirai à mes compagnes, elles seront jalouses de vous.

– Essayez-le, Fanfan, afin que nous entendions le son du beau piano, » dit la vieille Hannah, qui partageait toujours les joies et les peines de la famille.

Beth se mit à jouer, et tout le monde fut d'avis que c'était le piano le plus remarquable qu'on eût jamais entendu. Il était évident qu'on l'avait remis à neuf et accordé, et on ne peut se faire une idée du bonheur avec lequel Beth en touchait les notes d'ivoire et d'ébène.

« Il faudra que vous alliez remercier M. Laurentz, » dit Jo en plaisantant, car elle connaissait trop bien la grande timidité de sa soeur pour croire qu'elle irait ; mais, à sa grande surprise, Beth répondit :

« Oui, j'en ai bien l'intention, c'est mon devoir, et je vais y aller tout de suite, avant que j'aie le temps d'avoir peur. »

Et Beth, se levant vivement, marcha d'un pas délibéré jusque chez M. Laurentz, ce qui étonna tellement ses soeurs, qu'elles ne pouvaient plus parler et que la vieille Hannah s'écria :

« Eh bien ! voilà la chose la plus étonnante que j'aie jamais vue ; la vue de ce piano en a fait une autre personne, car sans cela elle n'y serait jamais allée »


Elles auraient été encore bien plus étonnées si elles avaient vu ce que fit Beth une fois entrée. Elle alla droit au cabinet de travail de M. Laurentz et frappa sans même se donner le temps de la réflexion, et, lorsqu'une voix rude eut dit : « Entrez », elle entra et alla droit vers M. Laurentz, mit sa main tremblante dans la sienne et lui dit :

« Monsieur, je suis venue pour. vous remercier. »

Mais elle ne finit pas sa phrase, et, se rappelant seulement qu'il avait perdu la petite fille qu'il aimait, elle mit ses deux bras autour de son cou et l'embrassa.

Si le toit de la maison se fût effondré subitement, M. Laurentz n'aurait pas été plus étonné ; mais il était si content et si touché de ce timide petit baiser que toute sa froideur habituelle fondit comme neige au soleil, et que, prenant Beth sur ses genoux, il l'embrassa si tendrement, si délicatement qu'on eût dit que sa petite fille lui était rendue. A dater de ce jour, Beth cessa d'avoir peur de lui et causa avec lui comme si elle l'eût connu toute sa vie. L'affection surpasse la crainte, et la reconnaissance peut dominer toutes les timidités. Lorsqu'elle partit, il la reconduisit jusqu'à la porte de chez elle, lui donna une bonne poignée de main et ôta son chapeau en la quittant, comme un beau vieux militaire qu'il était.

Lorsque, de la fenêtre, Jo vit tout cela, elle se mit à danser avec fureur pour exprimer sa joie ; Amy, dans sa stupéfaction, faillit tomber dans la rue, et Meg s'écria en levant les mains au ciel :

« Eh bien ! je. crois que le monde va finir !

– Finir ! dit Jo ravie, il ne fait que commencer. »


CHAPITRE VII AMY PASSE DANS LA VALLÉE DE L'HUMILIATION

« Ce garçon est un vrai cyclope, n'est-ce pas ? dit un jour Amy en voyant passer Laurie à cheval.

– Comment osez-vous dire cela, quand il a de si beaux yeux ? s'écria Jo, qui ressentait profondément tout ce qu'on disait de son ami.

– Je n'ai rien dit de ses yeux, et je ne vois pas pourquoi vous vous fâchez de ce que j'admire sa manière de monter à cheval.

– Oh ! si c'est possible ! s'écria Jo en éclatant de rire, cette petite bête qui l'appelle cyclope, quand elle veut dire un centaure.

– Vous pourriez bien ne pas être si impolie, c'est un « lapse de lingue », comme dit M. Davis, répondit Amy.

– Lapsus linguae, dit Jo.

– Lapse ou lapsus, dit Amy piquée, qu'est-ce que cela fait ? l'un est la traduction de l'autre, et cela se comprend. »

Jo avait bien envie de rire encore de cette rechute d'Amy ; mais elle sut se retenir, et Amy ajouta, comme si elle se parlait à elle-même, mais tout en espérant que ses soeurs l'entendraient :


« Je voudrais bien avoir un peu de l'argent que Laurie dépense avec son cheval.

– Pourquoi faire ? demanda Meg avec bonté, tandis que Jo continuait à rire, à part elle, du latin et du français d'Amy..

– J'ai tant de dettes !

– Des dettes, Amy ! que voulez-vous dire ? demanda Meg d'un air sévère.

– Oui, je dois au moins une douzaine de sucres d'orge, et je ne peux pas les payer, puisque je n'ai pas d'argent et que maman me défend d'acheter à crédit.

– Est-ce que c'est maintenant, à votre pension, la mode des sucres d'orge ? L'autre jour, c'était celle des petits morceaux de gomme élastique pour faire des balles, dit Meg en tâchant de garder son sérieux, car Amy avait l'air de trouver cela si grave et si important qu'elle ne voulut pas la blesser en riant.

– Toutes mes compagnes en achètent et considèrent celles qui ne font pas de même comme des avares ou des pauvresses. On les suce pendant la classe dans son pupitre, et on les échange contre des crayons, des plumes, des bagues en perles, des poupées en papier ou d'autres choses. Si l'une de nous en aime une autre, elle lui donne un sucre d'orge ; si elle est fâchée contre une autre, elle en mange un à son nez sans lui en offrir. Quand on en a partagé avec d'autres, elles doivent vous les rendre, et on m'en a beaucoup donné que je n'ai pas encore rendus, et ce sont des dettes d'honneur, vous savez.

– Combien vous faut-il pour payer toutes vos dettes, Amy ? demanda Meg en tirant sa bourse de sa poche.

– Un shilling sera plus que suffisant, et il vous restera encore quelques sucres d'orge pour vous. Les aimez-vous ?


– Pas beaucoup ; je vous donne ma part. Voici votre argent ; je n'en ai pas beaucoup ; ainsi faites-le durer le plus longtemps possible.

– Oh ! merci. Que vous êtes donc heureuse, ma bonne Meg, d'avoir de l'argent de poche ! Je vais m'acquitter et aussi me régaler ; je n'ai pas mangé un seul sucre d'orge cette semaine, parce que je n'aimais pas en accepter quand je ne pouvais pas les rendre. »

Le lendemain, Amy arriva en classe un peu en retard, mais portant un petit paquet enveloppé de papier brun, qu'elle ne put s'empêcher de montrer à ses compagnes, avec un orgueil pardonnable, avant de le cacher dans les profondeurs de son pupitre. Aussitôt la rumeur qu'Amy Marsch avait vingt-quatre délicieux sucres d'orge à la menthe (elle en avait mangé un sur sa route) circula dans « sa bande », et les attentions de ses amies devinrent accablantes. Katy Brown l'invita immédiatement pour sa prochaine réunion ; Mary Ringoley insista pour lui prêter sa montre, et Jenny Snow, une jeune fille satirique, qui avait bassement jeté au nez d'Amy, la veille encore, qu'elle n'avait jamais de bonbons, enterra promptement le différend et offrit à Amy de faire un échange. Mais Amy n'avait pas oublié les remarques piquantes de miss Snow sur « les personnes dont le nez n'était pas trop petit pour sentir les sucres d'orge des autres' et celles qui n'étaient pas trop orgueilleuses pour en demander », et elle détruisit immédiatement les espérances de cette « petite Snow » par le télégramme suivant : « Votre politesse n'a plus de mérite, nous ne ferons aucune affaire ensemble. »

Un personnage distingué venant à ce moment visiter la pension, les belles cartes, bien dessinées par Amy, reçurent des louanges qui envenimèrent l'âme de son


ennemie, miss Snow, et firent prendre à miss Marsch les airs d'un studieux jeune paon. Mais, hélas ! hélas ! la roche Tarpéienne n'est jamais loin du Capitole, et « la petite Snow » parvint à changer du tout au tout la face des choses. Le visiteur était à peine sorti que, sous prétexte de faire une demande importante à M. Davis, elle eut la bassesse d'aller l'informer qu'Amy Marsch avait vingt-quatre sucres d'orge dans son pupitre.

Or M. Davis avait déclaré récemment que les sucres d'orge seraient désormais considérés par lui comme un article de contrebande, et que quiconque en ferait entrer dans la classe serait puni du supplice de la férule.

C'était un moment malheureux pour dénoncer Amy, et la rancunière petite le savait bien. Le mot sucres d'orge fut pour M. Davis comme le feu à la poudre ; sa figure devint pourpre, et il tapa sur son pupitre d'une manière énergique, qui renvoya la dénonciatrice à sa place beaucoup plus lestement encore qu'elle ne l'avait quittée.

« Attention, s'il vous plaît, mesdemoiselles ! »

Aussitôt le bruit cessa, et plus de cent paires d'yeux bleus, gris, noirs ou bruns se fixèrent avec obéissance sur sa figure terrible.

« Miss Marsch, venez ici ! »

Amy se leva avec un calme apparent ; mais les sucres d'orge pesaient sur sa conscience, et une crainte secrète l'oppressait.

« Apportez avec vous les sucres d'orge que vous avez dans votre pupitre, » fut l'ordre inattendu qu'elle reçut avant même d'être sortie de sa place.

« Ne prenez pas tout », murmura sa voisine, jeune personne d'une grande présence d'esprit.


Amy en ôta vite une demi-douzaine et déposa le reste devant M. Davis, en pensant que ce délicieux parfum de menthe adoucirait le coeur de toute créature humaine. Malheureusement M. Davis détestait particulièrement cette odeur à la mode, et elle ne fit qu'ajouter encore à sa colère.

« Est-ce tout ?

– Pas tout à fait, balbutia Amy.

– Apportez immédiatement le reste. »

Elle obéit en jetant un regard de désespoir à ses amies.

« Vous n'en avez plus d'autres ?

– Je ne mens jamais, monsieur.

– Je le vois. Maintenant, prenez ces dégoûtantes choses deux à deux et jetez-les par la fenêtre. »

Un soupir de douleur répondit sur tous les bancs à cet ordre barbare.

Amy, écarlate de honte et de colère, alla douze fois à la fenêtre jeter deux sucres d'orge, qui, tombant à regret de ses mains, paraissaient si beaux et si bons que l'eau en venait à la bouche de ses compagnes, et, chaque fois, on entendait dans la rue les cris de joie de petits mendiants irlandais qui se trouvaient là, comme si on les y eût depuis huit jours conviés. Cela c'était trop, et toutes les élèves lancèrent à l'inexorable M. Davis des regards d'indignation et de supplication ; il y eut même une adoratrice passionnée de sucres d'orge qui fondit en larmes.

Quand Amy eut jeté les derniers sucres d'orge, M. Davis fit entendre un hum ! de mauvais augure, et dit de son air le plus péremptoire :

« Mesdemoiselles, vous vous rappelez ce que je vous ai dit il y a huit jours. Je suis fâché que vous me forciez à m'en souvenir ; mais je ne peux pas permettre qu'on


transgresse mes ordres, et je tiens toujours ma parole. Miss Marsch, tendez la main. »

Amy tressaillit et mit ses deux mains derrière son dos, en jetant à son maître un regard suppliant qui plaidait mieux sa cause que les paroles qu'il lui aurait été impossible de prononcer. La pauvre Amy était une des favorites du « vieux Davis », comme l'appelaient naturellement ses élèves, et mon idée particulière est qu'il n'aurait pas été jusqu'au bout, si une maladroite et audacieuse petite fille ne s'était mise à siffler dans une clef à la vue de la férule. Ce fatal coup de sifflet irrita le vieux maître et décida du sort de la coupable.

« Votre main, miss Marsch, » fut la seule réponse que reçut la muette supplication d'Amy, et celle-ci, trop orgueilleuse pour pleurer ou demander grâce, serra les dents les unes contre les autres et, rejetant la tête en arrière, reçut, sans pousser un gémissement, plusieurs coups de férule sur sa petite main. Les coups n'étaient ni nombreux ni très forts ; mais cela ne faisait aucune différence à ses yeux, et pour elle c'était un affront aussi grand que si M. Davis l'eût fouettée.

« Maintenant, vous resterez sur l'estrade jusqu'à ce que je vous permette d'en descendre, » dit M. Davis, résolu à faire complètement la chose, puisqu'il avait tant fait que d'être obligé de la commencer.

C'était terrible ! Amy aurait déjà été assez malheureuse de retourner à sa place et de voir les figures consternées de ses amies ou l'air satisfait de ses quelques ennemies ; mais c'était trop de faire face à toute la classe avec cette nouvelle honte, et, pendant une seconde, elle pensa qu'elle ne pouvait que se jeter par terre et sangloter. Mais la vue de Jenny Snow l'aida à tout supporter, et, prenant la place ignominieuse, elle tint les yeux fixés sur le tuyau du poêle, au-dessus de


ce qui lui semblait un océan de têtes, et resta si tranquille et si pâle, que ses compagnes trouvèrent très difficile d'étudier avec cette triste petite figure devant elles.

Pendant le quart d'heure qui suivit, l'orgueilleuse et sensible petite fille souffrit avec une honte et une douleur qu'elle n'oublia jamais, car, jusque-là, elle n'avait jamais mérité aucune punition ; mais elle oublia sa douleur et sa honte en pensant : « Il faudra que je dise tout à maman, tout à mes soeurs, et elles vont avoir tant de chagrin ! »

Ce quart d'heure d'exposition publique lui parut une éternité. Cependant le mot « assez » vint enfin lui annoncer le terme de ce supplice.

« Vous pouvez retourner à votre place, miss Marsch, » dit M. Davis qui n'avait pas l'air d'être à son aise, et en effet il n'était pas à son aise.

Il n'oublia pas de sitôt le regard de reproche qu'Amy lui jeta en passant, lorsque, sans dire un mot à personne, elle alla dans l'antichambre, prit son chapeau et son manteau et quitta la classe pour toujours, comme elle se le déclarait avec passion.

Elle était dans un triste état lorsqu'elle arriva chez elle, et, quand ses soeurs furent de retour, il y eut un vrai concert d'indignation, non pas tant contre le maître que contre l'odieuse petite miss Snow. Mme Marsch ne se prononçait pas et se bornait à tâcher d'apaiser sa petite Amy ; Meg arrosait de glycérine et de larmes la petite main meurtrie ; Beth sentait que même ses bien-aimés petits chats seraient impuissants pour la consoler des douleurs de sa soeur, et Jo dit que miss Snow aurait dû être fusillée comme espion, tandis que la vieille Hannah montra dix fois de sa cuisine le poing à M. Davis, « à ce bourreau », disait-elle au


lapin qu'elle faisait sauter dans sa casserole. Elle éplucha avec fureur les pommes de terre du dîner, comme si elle eût eu M. Davis et miss Snow réunis sous son couteau.

Personne dans la classe ne fit de réflexion sur le départ d'Amy ; mais ses compagnes remarquèrent que, toute l'après-midi, M. Davis était extraordinairement triste. Mais quelqu'un qui l'était plus que le bon vieux maître, c'était Jenny Snow. A la récréation, personne ne voulut lui parler. A la classe, on lui tourna le dos. Il était évident que, dans ces conditions, la vie à la pension ne serait pas tenable pour elle.

Amy n'y retourna pas non plus ; elle était revenue si malade et si nerveuse, que sa mère ne crut pas devoir l'y contraindre.

« Cependant, lui dit sa mère, le lendemain, quand elle lui annonça cette résolution, vous étiez dans votre tort, Amy ; vous méritiez d'être punie. M. Davis était dans son droit ; votre conscience doit vous dire qu'il devait faire un exemple, et, si vous êtes juste, vous devez le reconnaître. Si je vous retire de pension, ce n'est pas parce que vous y avez subi une punition, à laquelle il n'eût dépendu que de vous de ne pas vous exposer, c'est parce que je ne pense pas que les exemples que vous ont donnés jusqu'ici quelques-unes de vos compagnes vous aient fait du bien. J'écrirai à M. Davis dans ce sens, et j'écrirai d'autre part à votre père ; puis j'attendrai son avis avant de vous envoyer dans une autre pension.

– C'est pourtant désolant de penser à ces délicieux sucres d'orge, jetés par moi-même dans la rue.

– Ce ne sont point eux que je regrette pour vous, Amy. Ils ont été la cause de votre faute ; en les emportant, vous avez sciemment désobéi, et je vous répète


que vous méritiez une punition, répondit Mme Marsch d'un ton sévère qui désappointa grandement Amy.

– Voulez-vous donc dire, maman, dit-elle, que vous êtes contente que j'aie été dégradée devant toute la classe ? s'écria-t-elle.

– Dégradée ! le mot est bien fort, ma chère amie ; mais je ne suis pas sûre que la punition que vous vous êtes attirée ne vous fera pas plus de bien qu'une autre plus douce. Vous commenciez à avoir trop de vanité, ma pauvre fille, et il est tout à fait temps de penser à vous corriger. Vous avez beaucoup de petites qualités, mais il n'est pas bon d'en faire tant parade ; l'amour-propre mal entendu gâte les plus grands mérites. Rappelez-vous, Amy, que le grand charme de toutes les qualités est la conduite.

– Oh ! oui ! s'écria Laurie, qui jouait aux échecs avec Jo dans un des coins de la chambre. J'ai connu une petite fille qui avait en musique un talent vraiment remarquable et qui ne le savait pas. Elle ne se doutait pas des charmantes petites mélodies qu'elle composait quand elle était seule, et n'aurait pas cru la personne qui le lui aurait dit.

– Je voudrais bien connaître cette gentille petite fille ; elle m'aiderait, moi qui suis si peu inventive, dit Beth, qui était derrière lui et l'écoutait de toutes ses oreilles.

– Vous la connaissez, et elle vous aide mieux que personne, » répondit Laurie en la regardant d'un air tellement significatif, que Beth devint très rouge ; elle fut si déconcertée en découvrant que Laurie avait entendu parler d'elle, qu'elle cacha sa figure dans le coussin du canapé.

Jo laissa Laurie gagner la partie, afin de le récompenser du juste éloge qu'il avait fait de Beth. Après le


compliment qu'elle avait reçu, celle-ci n'osa plus rien jouer de la soirée. Laurie fut obligé de prendre sa place, et s'en acquitta à merveille. Il était particulièrement gai et aimable ce soir-là ; du reste, il montrait très rarement à la famille Marsch le mauvais côté de son caractère. Après son départ, Amy, qui avait été pensive toute la soirée, dit, comme si elle agitait depuis longtemps une question dans son esprit :

« Laurie est-il un jeune homme accompli ?

– Il a reçu une éducation excellente et a beaucoup de talent, répondit Mme Marsch ; ce sera un homme de mérite, s'il n'est pas gâté par les louanges.

– Il n'est pas vaniteux, n'est-ce pas ?

– Pas le moins du monde, et c'est pour cela qu'il est charmant et que tous nous l'aimons tant.

– Je comprends. C'est très bien d'avoir des talents et d'être distingué, mais non d'en faire parade ou de se pavaner parce qu'on en a, reprit pensivement Amy.

– Il faut laisser aux autres le soin de les remarquer ; chercher à les faire valoir, c'est leur faire perdre tout mérite, dit Mme Marsch. « Quand on se paye soi-même, les autres ne vous doivent plus rien, » vous avez dû lire cela dans la Morale familière, Amy.

– Oui, mère, et je le relirai.

– Amy doit comprendre, ajouta Jo, qu'il ne serait pas joli de mettre tous ses chapeaux, toutes ses robes et tous ses rubans à la fois, afin qu'on sache qu'elle les a. »

Et la leçon finit par un éclat de rire.


CHAPITRE VIII DOUBLE CHOC

Amy, se prenant volontiers pour une grande personne, était assez souvent indiscrète.

« Où allez-vous ? demanda-t-elle, un samedi, à Meg et à Jo, Lorsque, entrant dans la chambre de ses soeurs, elles les trouva s'apprêtant à sortir d'un air mystérieux qui excita sa curiosité.

– Cela ne vous regarde pas, Amy ; les petites filles ne doivent pas faire de questions indiscrètes à leurs grandes soeurs, » répondit Jo.

Il paraît qu'il n'y a rien de plus mortifiant que de s'entendre faire de pareilles réponses quand on les mérite.

Aussi Amy, se redressant sous ce qu'elle considérait comme une offense, prit-elle la résolution de découvrir ce dont on lui faisait mystère. « Dussé-je, se dit-elle, tourmenter mes soeurs pendant une heure, je saurai leur secret. »

S'adressant donc à Meg d'un ton suppliant :

« Oh ! dites-le-moi, je vous en prie. J'espérais que vous me permettriez d'aller avec vous ; je m'ennuie ici toute seule ; Beth est trop occupée avec ses poupées...


– Je ne peux pas, ma chère, parce que vous n'êtes pas invitée. » répondit Meg.

Mais Jo l'interrompit avec impatience en disant :

« Taisez-vous, Meg ; sans cela, tout sera gâté ! Vous ne pouvez pas aller où nous allons, Amy. Ainsi ne faites pas l'enfant et ne pleurez pas.

– Vous sortez avec Laurie et son précepteur, j'en suis sûre ; il y a quelque chose là-dessous. Hier soir, vous avez chuchoté et ri avec lui sur le canapé, et vous vous êtes arrêtée quand je suis arrivée. Allez-vous avec lui ?

– Oui ! Et maintenant restez tranquille – et ne nous ennuyez plus. »

Amy resta sans parler, mais non sans regarder. Elle vit Meg glisser un éventail dans sa poche.

« Je sais ! je sais ! Vous allez au théâtre voir les Sept Châteaux du diable ! s'écria-t-elle en ajoutant d'un ton résolu : J'irai avec vous ; maman a dit que je pouvais voir cette pièce-là, et j'ai de l'argent. Mais c'est très mal de ne pas me l'avoir dit plus tôt.

– Écoutez-moi un instant, et soyez raisonnable, dit Meg avec douceur. Maman ne veut pas que vous y alliez cette semaine, parce que vos yeux, un peu malades, sont trop faibles pour supporter la lumière de cette féerie. Si vous êtes guérie, vous irez la semaine prochaine avec Beth et Hannah.

– Je ne m'amuserai pas la moitié autant que si j'allais avec vous et Laurie. Oh ! je vous en prie, emmenez-moi ! Il y a si longtemps que je suis retenue à la maison par ce rhume, que je meurs d'envie de m'amuser un peu. Voulez-vous, Meg ? Je serai si sage ! dit Amy d'un ton suppliant.

– Si nous l'emmenions, Jo ? dit Meg, qui ne résistait jamais longtemps aux prières de sa petite soeur. Je


crois que maman ne nous gronderait pas ; nous l'envelopperions bien chaudement.

– Si elle s'entête à venir, je resterai, et, si je reste, Laurie ne sera pas content ; du reste, c'est très impoli de lui imposer la présence d'Amy lorsqu'il n'a invité que nous deux. J'aurais pensé qu'Amy avait assez de bon sens et de fierté pour ne pas se fourrer où l'on n'a pas besoin d'elle, » répondit Jo d'un air peu aimable, car rien ne la mettait de si mauvaise humeur que d'avoir à surveiller une enfant turbulente, quand elle avait espéré avoir quelques heures de récréation tranquille.

Son ton et son air excitèrent davantage Amy, et elle commença à mettre ses bottines en disant avec animation :

« J'irai avec vous. Meg a dit que je le pouvais, et, puisque c'est moi qui payerai ma place, Laurie n'a rien à voir là-dedans. Je ne serai pas indiscrète avec lui...

– Nous avons des places réservées, et vous ne pouvez pas être à côté de nous ; or, comme vous ne devez pas être seule, Laurie sera obligé de vous donner sa place et de s'en aller seul loin de nous, ce qui gâtera notre plaisir ; ou bien il voudra vous procurer une autre place, et ce n'est pas convenable de le forcer à faire cette dépense, quand il ne vous a pas demandé de venir. Vous ne bougerez pas d'ici, je puis vous l'assurer ! » cria Jo, qui venait de se piquer le doigt en se dépêchant trop, ce qui n'avait pas diminué sa mauvaise humeur.

Amy, s'asseyant sur le plancher avec ses bottines à moitié mises, commençait à pleurer, et Meg à la raisonner, quand Laurie les appela du bas de l'escalier ; les deux aînées se dépêchèrent alors de descendre et laissèrent Amy gémir à son aise, car elle


oubliait de temps en temps ses grands airs et agissait alors comme un enfant gâté. Juste au moment où Jo allait fermer la porte d'entrée, elle entendit Amy lui crier d'une voix menaçante :

« Je vous forcerai bien à vous repentir de m'avoir empêchée d'y aller avec vous, vous verrez !

– Quelle bêtise ! » s'écria Jo en tapant la port après elle.

Les Sept Châteaux du diable étaient une féerie aussi brillante et aussi merveilleuse qu'on pouvait le désirer. Meg et Jo s'amusèrent ; mais, malgré les diablotins, les lutins, les sylphes étincelants et les splendides princesses, le plaisir de Jo était mélangé de quelque amertume. Les boucles blondes de l'une des fées lui rappelaient Amy, et, dans les entr'actes, elle se demandait ce que sa soeur pourrait bien imaginer pour la faire s'en repentir.

Amy et Jo avaient des caractères vifs et emportés et se livraient souvent à des escarmouches assez violentes. Amy taquinait Jo et Jo irritait Amy ; il s'ensuivait quelquefois des explosions dont toutes deux étaient honteuses lorsque leur colère était passée. Jo, quoique la plus âgée, avait moins de contrôle sur elle-même que sa soeur et avait beaucoup de peine à dompter son ennemi intérieur ; mais sa colère ne durait jamais longtemps, et, après avoir humblement confessé ses fautes, elle se repentait sincèrement et essayait de mieux faire. Ses soeurs disaient souvent qu'elles aimaient bien voir Jo en colère, parce qu''elles savaient qu'après elle serait patiente comme un ange. La pauvre Jo faisait tous ses efforts pour vaincre son mauvais penchant à la violence ; mais il était clair qu'il lui faudrait encore bien des années d''efforts pour arriver à le soumettre.


Lorsque les deux soeurs revinrent du spectacle, elles trouvèrent Amy dans le parloir, lisant d'un air) offensé. Elle affecta de ne pas lever les yeux de dessus son livre et ne leur fit pas une seule question. La curiosité l'aurait peut-être emporté sur le ressentiment, mais Beth était là pour faire des questions et recevoir un récit détaillé de la pièce ; Amy profitait des réponses, tout en gardant un air indifférent et fâché.

La première pensée de Jo, en allant ranger son chapeau, fut de regarder son bureau, car, après leur avant-dernière querelle, Amy s'était soulagée en lançant tous ses livres et ses papiers au milieu de la chambre ; cette fois, cependant, tout était à sa place, et Jo, après avoir jeté un coup d'oeil sur ses nombreuses boîtes, pensa qu'Amy lui avait pardonné et avait oublié ses menaces de vengeance.

Mais Jo était dans l'erreur, et elle fit le lendemain une découverte qui amena une tempête.

Meg, Beth et Amy étaient ensemble dans le parloir vers la fin de l'après-midi, quand Jo se précipita dans la chambre, et demanda brusquement : « L'une de vous a-t-elle pris mon livre ? »

Ce que Jo appelait son livre, c'était bien son livre, en effet, mais un livre manuscrit dont elle était l'auteur, oui, l'auteur ; en un mot, c'était un essai littéraire de Jo !

Meg et Beth répondirent tout de suite non, d'un air surpris ; mais Amy arrangea le feu sans rien dire, et Jo, la voyant rougir, s'élança vers elle :

« C'est vous qui l'avez, Amy ?

– Non, je ne l'ai pas.

– Vous savez où il est, alors ?

– Non !


– C'est un mensonge ! s'écria Jo, en la prenant par les épaules et paraissant assez en colère pour effrayer une enfant beaucoup plus brave qu'Amy.

– Non, ce n'est pas un mensonge, je ne l'ai pas, je ne sais pas où il est, et je m'en inquiète fort peu.

– Vous savez ce qu'il est devenu et vous ferez mieux de me le dire tout de suite, car je saurai bien vous y forcer ! »

Et Jo la secoua légèrement.

« Criez autant que vous voudrez, vous ne reverrez jamais votre bête de manuscrit, s'écria Amy, très excitée à son tour.

– Pourquoi ?

– Parce que je l'ai brûlé.

– Comment ! mon travail de toute une année ! quelque chose qui m'avait coûté tant de peine et de temps ! L'avez-vous réellement brûlé ? demanda Jo, qui était devenue très pâle et qui, les yeux étincelants de colère, serrait nerveusement Amy.

– Oui, je l'ai brûlé. Je vous avais dit que je vous ferais repentir d'avoir été si égoïste hier, et. »

Elle ne continua pas, car Jo, qui ne pouvait maîtriser sa colère, la secouait si violemment qu'Amy en perdait la respiration. Jo criait dans un délire de douleur :

« Méchante ! méchante petite fille ! Je ne pourrai jamais recommencer mon livre, et je ne vous pardonnerai de ma vie ! »

Meg courut retirer Amy des mains de sa soeur, et Beth alla essayer de pacifier Jo ; mais celle-ci était tout à fait en colère, et, après avoir donné une dernière tape à Amy, elle s'enfuit au grenier pour y cacher son chagrin.

Mme Marsch, étant revenue quelques minutes plus


tard, fit comprendre à Amy la noirceur de son action et le tort qu'elle avait fait à sa soeur. Le manuscrit de Jo faisait son bonheur. C'était à la fois pour elle un travail utile et une récréation, une tentative faite par Jo pour se rendre compte et se faire la preuve à elle-même que son goût pour la lecture avait peut-être porté ses fruits et pouvait, le temps venu, la rendre capable d'écrire à son tour. Meg regardait cette première production littéraire de Jo, qu'elle connaissait, comme une promesse sérieuse pour son avenir. Ce n'était, sans doute, que quelques petits contes à l'usage des tout petits enfants ; mais Jo y avait mis tous ses soins, et espérait avoir fait quelque chose d'assez bien pour être imprimé dans un journal très aimé des bébés. La pauvre Jo s'était dit qu'ainsi, par son travail, si elle réussissait à bien faire, elle pourrait venir en aide à sa mère. C'était tout un rêve innocent détruit. Elle venait justement de le copier soigneusement et avait brûlé le vieux brouillon ; de sorte qu'Amy, bien que sans doute elle n'eût pas eu conscience de la portée de sa vengeance, avait fait à Jo une peine et un tort irréparables.

Beth se désola comme si elle eût vu mourir un de ses petits chats ; Meg refusa de défendre son enfant gâté ; Mme Marsch parut très peinée et très soucieuse. Elle se disait d'une part que l'action d'Amy dépassait ce qu'on pouvait pardonner à un enfant de son âge, et de l'autre, que Jo pouvait être découragée pour toujours de travailler et d'écrire. Amy comprit enfin l'étendue de sa faute. Elle sentit que personne ne l'aimerait plus tant qu'elle n'aurait pas obtenu le pardon de sa soeur.

Lorsque la cloche du thé se fit entendre, Jo parut. Elle avait l'air si inabordable, qu'il, fallut qu'Amy prît


son courage à deux mains pour lui dire doucement :

« Pardonnez-moi, je vous en prie, Jo. Je suis très, très fâchée de la peine que je vous ai faite ; je n'avais pas pensé qu'elle pût être si grande.

– On ne pardonne que ce qui peut être réparé, » fut la froide réponse de Jo qui, toute la soirée, ne fit pas plus attention à Amy que si elle n'eût pas été dans la chambre.

Personne ne parla du grand chagrin, pas même Mme Marsch ; toutes savaient par expérience que, lorsque Jo était de cette humeur-là, les paroles qu'on lui adressait étaient perdues, et que le plus sage parti à prendre était d'attendre que sa nature généreuse eût adouci son ressentiment et guéri sa blessure.

Elles avaient l'habitude de travailler à l'aiguille tous les soirs, pendant que leur mère leur lisait quelques ouvrages choisis de Frédérika Bremer, Cooper, Walter Scott, Jules Verne et quelques autres livres de la Bibliothèque d'éducation et de récréation, qui étaient, pour la plupart, traduits en Amérique ; mais la soirée de ce jour-là ne ressembla pas aux autres. Quelque chose y manquait, la douce paix du logis était troublée. Cela devint encore plus sensible quand arriva le moment de chanter la prière du soir, car Beth ne pouvait que jouer, Jo était muette comme un poisson, et Amy se tut bientôt. Meg et sa mère chantèrent donc seules ; mais, malgré tous leurs efforts, leurs voix ne semblaient pas s'accorder comme d'habitude.

Quand Jo reçut son baiser du soir, Mme Marsch lui dit doucement à l'oreille :

« Ma chérie, ne laissez pas le soleil se coucher sur votre colère ; pardonnez toujours sans vous lasser. »

Jo aurait voulu cacher sa tête dans le sein maternel, et laisser fondre sa colère et sa douleur en pleu¬


rant ; mais elle avait été si profondément blessée, que réellement elle ne pouvait pas encore pardonner complètement. Par un effort de volonté, elle empêcha ses larmes de couler, et dit brusquement, parce qu'Amy écoutait :

« L'action d'Amy était abominable, et elle doit comprendre qu'il ne serait pas juste que je la lui pardonnasse. »

Ce fut ainsi qu'elle se coucha, et il n'y eut pas de causeries joyeuses et confidentielles ce soir-là. La faute d'Amy pesait ainsi sur ceux mêmes qui ne l'avaient pas commise.

Le lendemain, Amy, qui avait cru pouvoir être très blessée de ce que ses ouvertures avaient été repoussées, commença à regretter de s'être humiliée, et, se trouvant à son tour l'offensée, elle se mit à se glorifier de sa vertu d'une manière particulièrement exaspérante. Jo était d'une humeur peu agréable, et rien n'allait bien ce jour-là : il faisait très froid ; le précieux petit pâté chaud tomba dans la boue ; tante Marsch était encore plus grondeuse que d'habitude, et, lorsque Jo revint à la maison, elle trouva Meg toute pensive, Beth tout attristée, et Amy qui faisait beaucoup de remarques 'sur les personnes qui parlaient toujours d'être sages, et cependant ne voulaient pas essayer, lorsque d'autres leur donnaient l'exemple de la vertu. C'était absurde.

« Que tout le monde est donc détestable ! s'écria Jo. Je vais aller demander à Laurie de venir patiner avec moi ; il est toujours convenable et gai, il me remettra peut-être dans mon assiette habituelle. »

Et elle sortit de la chambre.

Amy, entendant le bruit des patins regarda dans la rue en poussant une exclamation d'impatience.


« Là ! elle m'avait promis de m'emmener, la première fois qu'elle irait patiner ; l'hiver va bientôt finir, et c'est aujourd'hui la dernière fois qu'on pourra se fier à la glace, puisqu'il commence à dégeler ; mais il est inutile de demander à une personne de si méchante humeur de m'emmener avec elle !

– Ne dites pas cela, Amy, lui répondit Meg. Vous avez été très méchante pour Jo. Comprenez donc à la fin qu'il lui est difficile de vous pardonner la perte de son précieux petit livre, et que ses regrets peuvent être sans fin, puisque rien ne pourra lui remplacer ce que votre vilaine action lui a fait perdre. Cependant je suppose qu'elle le pourrait aujourd'hui mieux qu'hier, si, vous rendant compte de votre fâcheuse situation vis-à-vis d'elle, qui est peut-être la meilleure de nous toutes, vous saviez choisir un moment convenable pour lui demander pardon, non du bout des lèvres, mais du fond du coeur. Courez après elle, mais ne lui dites rien jusqu'à ce qu'elle se soit calmée avec Laurie, et alors embrassez-la tendrement, qu'elle vous sente repentante et chagrine, et je suis sûre que, si vous choisissez un bon moment, elle vous pardonnera de tout son coeur. »

Amy, qui sentait bien que ce conseil était bon, se dépêcha de s'apprêter, et courut après les deux amis, qui étaient prêts à patiner lorsqu'elle les rejoignit Jo lui tourna le dos dès qu'elle la vit venir ; mais Laurie, très occupé à sonder la glace, laquelle ne paraissait pas très solide, ne la vit pas arriver.

Amy entendit qu'il disait en s'éloignant :

« Avant que nous commencions, je vais aller jusqu'au tournant, afin d'être bien sur que la glace est solide. »

Elle le regarda s'en aller, en pensant qu'il avait l'air


d'un jeune Russe avec son chapeau et son manteau garnis de fourrures.

Jo entendit bien Amy arriver tout essoufflée de sa course, et souffler dans ses mains, afin de se réchauffer, en essayant de mettre ses patins ; mais elle ne se retourna pas une seule fois. Elle se mit à marcher en zigzag le long de la rivière, trouvant une espèce de satisfaction amère et malheureuse dans sa brouille avec sa soeur.

Lorsque Laurie fut arrivé au tournant, il lui cria :

« Restez près du bord ; la glace n'est pas sûre au milieu. »

Jo l'entendit très bien ; mais Amy, qui était très occupée à mettre ses patins, ne saisit pas une seule de ses paroles. Jo regarda par-dessus son épaule, et le petit démon de la rancune qu'elle abritait dans son coeur lui dit à l'oreille : « Elle m'a ôté le droit de prendre soin d'elle ! »

Laurie avait disparu derrière le tournant ; Jo y arrivait alors, et Amy, loin derrière elle, s'avançait sur la glace plus faible du milieu de la rivière. Pendant une minute, Jo, inquiète sans vouloir le paraître, resta immobile ; elle hésita un instant, puis, son bon coeur l'emportant, elle se retourna vivement pour avertir enfin Amy du danger qu'elle courait. Il était trop tard ! Amy, les bras encore en l'air, venait de disparaître dans l'eau en jetant un cri qui pétrifia Jo de terreur. Elle essaya d'appeler Laurie, mais elle n'avait plus de voix ; elle essaya de courir au secours de sa soeur, mais ses jambes ne lui obéissaient pas ; et, pendant une seconde, elle ne put que regarder, avec une figure bouleversée, le petit capuchon bleu qui seul paraissait encore au-dessus de l'eau. Quelqu'un passa alors comme une flèche à côté d'elle, lui criant :


« Apportez vite, vite une planche ; arrachez-en une de la barrière. »

Jo ne sut jamais comment elle s'y était prise ; mais, obéissant aveuglément à Laurie, qui avait conservé tout son sang-froid, elle travailla avec une force incroyable, arracha une planche en un clin d'oeil et la porta à Laurie, qui, couché à plat ventre sur la glace, parvint d'abord à attraper Amy par le bras ; puis, avec l'aide de Jo et de la planche jetée en travers du trou, à la retirer de l'eau.

L'enfant avait eu plus de peur que de mal.

« Enveloppons-la dans nos vêtements, dit Jo, redevenue elle-même ; débarrassons-nous de ces maudits patins, et portons-la à la maison. »

Elle s'était emparée d'Amy évanouie, et, tout en courant, couvrait de baisers son pauvre petit visage, plus blanc que le marbre.

Laurie avait peine à la suivre ; Amy s'était ranimée sous les caresses, sur le coeur de sa soeur. Quand, arrivée à la maison, sa mère et Jo l'eurent roulée dans des couvertures devant un bon feu, elle fondit en larmes et s'endormit presque subitement, à la grande terreur de Jo. Jo n'avait pas dit un mot pendant tout ce bouleversement ; ses vêtements étaient à moitié défaits, sa robe déchirée, et ses mains coupées et meurtries par la glace et les clous de la planche. Mais elle ne s'en apercevait pas. Lorsque Amy, bien endormie, mais d'un sommeil réparateur, eut été déposée dans son lit et que la maison fut tranquille, Mme Marsch, assise à côté du lit, s'occupa de Jo, et, l'attirant vers elle, se mit à bander ses mains abîmées.

« Êtes-vous sûre, mère, bien sûre qu'elle est saine et sauve ? murmura Jo en regardant avec remords la


tête blonde qui aurait pu disparaître pour toujours au milieu de la perfide glace.

– Tout à fait, mon enfant, répondit sa mère ; elle n'est pas .blessée et n'aura même pas un rhume, tant vous l'avez bien couverte et vite ramenée ici.

– C'est Laurie qui a tout fait ! Moi, j'ai seulement su la laisser aller là où elle pouvait mourir. Oh ! mère, si elle était morte, le savez-vous, ce serait ma faute ! »

Et Jo, se laissant tomber près de sa mère, lui confessa avec un déluge de larmes tout ce qui était arrivé, condamnant amèrement sa dureté de coeur et remerciant Dieu de lui avoir épargné un éternel remords.

« Cela, dit-elle, était dû à mon abominable caractère ! J'essaye de le corriger, mais, quand je pense que j'y suis arrivée, il reparaît pire que jamais ! 0 mère, que dois-je faire ? s'écria la pauvre Jo toute désespérée.

– Veiller sur vous-même et prier, ma chérie ; n'être jamais fatiguée de faire des efforts, et ne jamais penser qu'il vous est impossible de vaincre votre grand défaut, répondit Mme Marsch en attirant la tête de Jo sur son épaule, et en embrassant, si tendrement sa joue humide de larmes que Jo pleura plus fort que jamais.

– Vous ne savez pas, vous ne pouvez pas deviner combien je suis méchante ! Je crois que je pourrais tout faire quand je suis en colère ; je deviens si sauvage ! J'ai peur de commettre un jour quelque action horrible, de gâter ma vie et de me faire haïr de tout le monde. 0 mère, aidez-moi ! aidez-moi !

– Oui, mon enfant, oui ! je vous aiderai, mais ne pleurez pas si amèrement ; souvenez-vous toujours de ce qui vous est arrivé aujourd'hui, et prenez de tout Votre coeur la résolution de ne jamais revoir


un jour pareil. Nous avons, tous et toutes, nos tentations, Jo, ma chérie ; il y en a de bien plus grandes que les vôtres, et souvent il faut toute une vie pour les vaincre. Vous pensez que vous avez le plus mauvais caractère du monde, mais le mien était autrefois tout pareil au vôtre.

– Le vôtre, mère ! Comment ! mais vous n'êtes jamais en colère ! »

Et Jo oublia un moment ses remords dans sa surprise.

« Il y a cependant quarante ans que j'essaye de corriger mon impatience naturelle, ma chérie, et je suis seulement arrivée à la contrôler. Je me mets en colère presque tous les jours, Jo, mais j'ai appris à ne pas le laisser voir et à souffrir seule de mon défaut. »

L'humilité de la personne qu'elle aimait tant était une meilleure leçon pour Jo que les reproches les plus durs. Elle se sentit tout de suite soulagée par la confiance que lui montrait sa mère ; savoir que sa chère maman avait eu le même défaut qu'elle, et qu'elle croyait encore avoir des efforts à faire pour s'en corriger tout à fait, lui rendait le sien plus facile à supporter et augmentait sa résolution de devenir douce comme un agneau.

« Mère, est-ce que peut-être vous êtes en colère quand vous serrez vos lèvres l'une contre l'autre et que vous sortez ainsi sans rien dire de la chambre : par exemple, lorsque tante Marsch n'est pas juste ou qu'on vous a affligée ou fâchée ? demanda Jo, qui se sentait plus rapprochée que jamais de sa mère.

– Oui, mon enfant, je ne suis parvenue encore qu'à réprimer ainsi les paroles vives qui me viennent aux lèvres, et, quand je sens qu'elles veulent sortir contre ma volonté, je m'éloigne un instant et me


gronde moi-même d'être toujours si faible et si méchante, répondit Mme Marsch avec un soupir et un sourire, en se mettant à peigner les cheveux ébouriffés de Jo.

– Et comment avez-vous appris à ne rien dire ? C'est ce qui me coûte le plus ; les paroles désagréables sortent à flots de ma bouche avant que j'y aie fait attention, et plus j'en dis, plus je suis en colère, jusqu'à ce que ce soit comme un vilain plaisir pour moi de faire de la peine aux autres et de dire des choses terribles. Dites-moi comment vous avez fait, chère petite maman ?

– Ma bonne mère m'aidait.

– Comme vous m'aidez, interrompit Jo avec un baiser de reconnaissance.

– Mais je l'ai perdue lorsque j'étais à peine plus âgée que vous, et, pendant bien des années, il m'a fallu combattre seule, car j'étais trop orgueilleuse pour confesser ma faiblesse à d'autres après ma mère. Cela a été un temps difficile, Jo, et j'ai versé bien des larmes sur mes défauts ; car, malgré mes efforts, il me semblait que je n'avançais pas. C'est alors que j'ai épousé votre père, et j'ai, par lui, été si heureuse, que je trouvai facile de devenir meilleure ; mais, plus tard, lorsque j'ai eu quatre petites filles autour de moi et que nous sommes devenus pauvres, le vieil ennemi s'est réveillé. Je vous l'ai dit, je ne suis pas patiente par nature, et j'étais souvent irritée de voir mes enfants manquer du bien-être dont j'aurais voulu les entourer..

– Pauvre mère ! Qui est-ce qui vous a aidée, alors ?

– La pensée de Dieu, Jo, et aussi l'exemple de votre père, de votre admirable père, chère fille. Que de fois il m'a fait comprendre que je devais essayer de prati-


quer toutes les vertus que je voulais voir à mes filles, puisque je devais être, moi aussi, leur exemple vivant ! C'était plus facile d'essayer pour vous que pour moi ; le regard surpris de l'une de vous lorsque je disais une parole un peu vive me corrigeait plus que tous les reproches qu'on aurait pu me faire. Chère Jo, l'amour, le respect et la confiance de mes enfants sont la plus douce récompense que je puisse recevoir de mes efforts pour être la femme que je voudrais leur offrir comme modèle.

– Oh ! mère, s'écria Jo très touchée, que je serais fière si je pouvais jamais devenir la moitié aussi bonne que vous !

– J'espère que vous serez bien meilleure, ma chérie ; mais il faut que vous veilliez constamment sur votre ennemi intérieur, car sans cela vous assombrirez votre vie, si vous ne la gâtez pas complètement. Vous avez eu un avertissement, rappelez-vous-le. Essayez donc de tout votre coeur et de toute votre âme à vous rendre maîtresse de votre caractère, avant qu'il vous ait apporté une plus grande douleur encore et un plus grand regret qu'aujourd'hui.

– J'essayerai, mère ; j'essayerai réellement ; mais il faut que vous m'aidiez et que vous me rappeliez de faire attention à ce que je vais dire. J'ai vu quelquefois papa mettre son doigt sur ses lèvres et vous regarder d'un air très bon, mais très sérieux, et toujours aussitôt vous serriez vos lèvres l'une contre l'autre ou vous vous en alliez. Vous avertissait-il alors ? demanda doucement Jo.

– Oui, je le lui avais demandé, et il ne l'a jamais oublié ; par ce petit geste et ce bon regard, il m'a empêchée de prononcer bien des paroles vives. »

Jo vit les yeux de sa mère se remplir de larmes et


ses lèvres trembler en parlant, et, craignant d'être allée trop loin, elle demanda anxieusement :

« Était-ce mal à moi de vous observer, mère bien-aimée, et est-ce mal encore de vous en parler aujourd'hui ? Mais c'est si bon de vous dire tout ce que je pense et d'être si heureuse auprès de vous !

– Ma chérie, vous pouvez tout dire à votre mère, et mon plus grand- bonheur est de sentir que mes enfants ont confiance en moi et savent combien je les aime.

– Je craignais de vous avoir fait de la peine.

– Non, ma chère Jo ; mais, en vous parlant de votre père, j'ai pensé combien il me manquait, combien je lui devais, et combien j'ai à travailler pour lui rendre à son retour ses petites filles aussi bonnes qu'il les désire.

– Cependant vous avez eu le courage de lui dire de partir, mère, et vous n'avez pas pleuré quand il nous a quittées ; vous ne vous plaignez jamais et vous ne paraissez jamais avoir besoin d'aide.

– J'ai donné à ma patrie ce que je lui devais, c'est-à-dire ce que j'avais de meilleur, et j'ai gardé mes larmes pour le moment où il ne serait plus là, Jo. Pourquoi me plaindrais-je quand nous avons fait seulement notre devoir ?

« Grâce à sa profession de médecin, plus heureux que d'autres, votre père n'est, lui, au milieu des combats que pour guérir, que pour secourir. Les blessés des deux camps peuvent compter sur lui. Ah ! c'est un beau rôle que celui du médecin, ma fille, dans des temps comme ceux-ci, plus encore qu'en temps ordinaire, et je me sens forte de tout le bien que fait votre père en notre nom à tous. »

La seule réponse de Jo fut de tenir sa mère plus


étroitement serrée, et, dans le silence qui suivit, elle pria du fond du coeur plus sincèrement qu'elle ne l'avait jamais fait. Dans une heure triste et cependant heureuse, elle avait appris non seulement l'amertume du remords et du désespoir, mais encore la douceur de l'abnégation et du renoncement.

Amy remua et soupira dans son sommeil, et Jo, comme si elle voulait réparer sans retard sa faute, la regarda avec une expression que personne n'avait jamais vue sur sa figure.

« J'ai laissé le soleil se coucher sur ma colère, je n'ai pas voulu lui pardonner, et aujourd'hui, sans Laurie, il aurait pu être trop tard. Comment ai-je pu être si méchante ? » dit à demi voix Jo en se penchant vers sa soeur et caressant doucement les cheveux encore un peu humides qui étaient épars sur l'oreiller.

Amy ouvrit les yeux comme si elle eût entendu ces bonnes paroles, et tendit les bras à sa soeur avec un sourire qui alla droit au coeur de Jo. Aucune d'elles ne parla, mais tout fut pardonné et oublié dans un baiser plein d'affection.


CHAPITRE IX MEG VA A LA FOIRE AUX VANITÉS

« C'est bien la chose la plus heureuse du monde que les petits Kings aient besoin d'une vacance ! dit Meg, un jour d'avril, pendant qu'aidée de ses soeurs elle faisait sa malle dans sa chambre.

– Et c'est si gentil à Annie Moffat de ne pas avoir oublié sa promesse ! Ce sera charmant pour vous de vous amuser chez elle pendant toute une quinzaine, répondit Jo, qui ressemblait à un garçon de magasin en pliant les robes de sa soeur avec ses longs bras.

– Et vous avez si beau temps ! J'en suis enchantée, ajouta Beth, qui rangeait soigneusement des noeuds et des rubans dans sa plus belle boîte, qu'elle avait prêtée à Meg pour cette grande occasion.

– Je voudrais bien être grande et aller aussi m'amuser comme vous, et mettre toutes ces jolies choses, dit Amy,

– Je voudrais que nous puissions y aller toutes ; mais, comme c'est impossible, je ferai bien attention à tout ce que je verrai, afin de vous le raconter en revenant. C'est bien le moins que je puisse faire quand vous avez été toutes si bonnes en me prêtant vos


affaires et en m'aidant à m'apprêter, dit Meg en jetant un regard de satisfaction sur les très simples objets qui remplissaient la chambre.

– Qu'est-ce que maman vous a donné de sa boîte aux trésors ? demanda Amy, qui n'avait pas été présente à l'ouverture d'un certain coffret de bois d cèdre, dans lequel Mme Marsch gardait quelques reliques de ses splendeurs passées, afin de les donner à ses filles quand en viendrait le moment.

– Une paire de bas de soie, ce joli éventail sculpté et une charmante ceinture bleue. J'aurais bien voulu la robe de soie lilas, mais on n'aurait pas eu le temps de la faire ; ainsi je dois me contenter de ma robe de tarlatane.

– Elle sera très jolie, étant portée par vous, et la ceinture la complètera d'une manière charmante. Je voudrais bien ne pas avoir cassé mon bracelet de corail, je vous l'aurais prêté, dit Jo, qui aimait beaucoup prêter et même donner, mais dont les affaires étaient généralement trop abîmées pour être d'un grand usage aux autres.

– Il y a une charmante broche en perles fines dans la boîte aux trésors ; mais maman a dit que les fleurs naturelles étaient la plus jolie parure d'une jeune fille, et Laurie m'a promis de m'en envoyer une quantité. Voyons ce que j'ai : d'abord ma robe grise toute neuve pour robe de promenade ; – oh ! Beth, pendant que j'y pense, voulez-vous arranger la plume de mon chapeau, s'il vous plaît ? – puis ma robe de popeline pour les dimanches et les petites réunions. C'est un peu lourd pour le printemps, ne trouvez-vous pas ? La soie lilas serait si jolie !

– N'y pensez donc pas ; vous avez votre robe de tarlatane pour les grandes soirées, et vous avez


toujours l'air d'un ange quand vous êtes en blanc, dit Amy, qui adorait parler chiffons.

– Elle n'est pas à queue, mais cela ne fait rien ; il faut qu'elle aille comme cela. Ma robe d'habitude, la bleue, est si jolie, maintenant qu'elle est retournée et garnie autrement, qu'on la dirait neuve ; mais mon vêtement de soie n'est plus du tout à la mode, et mon chapeau ne ressemble guère à celui de Sallie. Je n'ai rien voulu dire, mais j'ai été terriblement désappointée en voyant mon parapluie neuf ; j'avais dit à maman que je le désirais noir avec un manche blanc, mais elle a oublié, et l'a acheté vert avec un vilain manche jaunâtre. Il est solide et propre ; ainsi je ne dois pas me plaindre ; mais je sais que j'en aurai honte quand je le verrai à côté de celui d'Annie, qui est en soie avec une si jolie pomme d'or ! soupira Meg en regardant le petit parapluie d'un air peu satisfait.

– Changez-le, lui dit Jo.

– Oh ! non ; ce ne serait pas aimable pour notre mère. Elle s'est donné bien trop de peine pour réunir ce que j'emporte ! C'est une de mes idées qui n'ont pas le sens commun, et je tâcherai de l'oublier. Les bas de, soie et les deux paires de gants neufs sont ma plus grande joie. Vous êtes bien gentille de me prêter les vôtres, Jo ; il me semble que je serai très élégante en ayant deux paires de gants neufs, sans compter les deux vieilles paires nettoyées pour tous les jours ! »

Et Meg regarda sa boîte à gants d'un air enchanté.

« Annie Moffart a des noeuds bleus sur tous ses bonnets de nuit ; voudriez-vous en mettre quelques-uns sur les miens, Jo ? » demanda-t-elle en voyant Beth en apporter de fraîchement repassés par Hannah.


« Non, je ne veux pas ! les bonnets à rubans ne vont pas avec les camisoles tout unies, et les gens pauvres ne devraient pas singer les riches.

« Je me demande si je serai jamais assez riche pour avoir de la vraie dentelle à mes robes et des noeuds sur mes bonnets !

– Vous avez dit l'autre jour que vous seriez parfaitement heureuse si vous alliez chez Annie Moffat, dit tranquillement Beth.

– Oui, je l'ai dit. Eh bien, c'est vrai. Je suis heureuse et ne veux plus me plaindre ; j'ai tort ; je suis trop enfant pour mon âge ; je suis moins sage que vous, Beth ; mais on dirait que plus on a de choses, plus on en désire. Là, maintenant tout est prêt, excepté ma robe de bal que je vais laisser à plier à maman, » dit Meg, dont le front s'éclaircit en regardant la robe de tarlatane blanche souvent repassée et raccommodée, qu'elle appelait d'un air important sa robe de bal.

Le lendemain, le temps était magnifique, et Meg partit gaiement pour quinze jours de vie nouvelle et de plaisirs. Mme Marsch, craignant que sa fille ne revînt moins contente de son sort, n'avait consenti à son départ qu'à contre-coeur ; mais Meg avait tant supplié, Sallie avait tellement promis d'avoir bien soin d'elle, et aussi cela semblait si juste qu'elle prît un peu de plaisir après ce long hiver de travail, que la permission fut donnée et que Meg alla goûter pour la première fois de la vie mondaine.

La famille Moffat avait des habitudes très luxueuses, et la simple Meg fut d'abord intimidée parla splendeur de la maison et l'élégance de ses habitants. Mais, malgré leur vie frivole, ces personnes étaient très bonnes et mirent bientôt la jeune fille à son aise. Meg sentait peut-être, sans trop comprendre pourquoi, que


ses hôtes n'étaient pas des personnes particulièrement instruites ou distinguées, et que tout leur vernis ne suffisait pas à cacher un certain manque de véritable bonne éducation première. Mais cela lui paraissait très agréable d'assister à de grands dîners, de se promener en voiture, de mettre tous les jours sa plus belle robe et de s'amuser toute la journée. C'était tout à fait de son goût, et bientôt elle commença à imiter les manières et les conversations des personnes qui l'entouraient, à prendre de petits airs affectés, à faire des grâces, à entremêler sa conversation de phrases françaises, à onduler ses cheveux, à mettre des cols ouverts et à parler de modes et de théâtres aussi bien qu'elle le pouvait. Plus elle voyait les jolies robes et les mille objets de toilette d'Annie Moffat, plus elle enviait son sort et soupirait après la richesse. Lorsqu'elle pensait à son chez elle, elle le revoyait triste et nu ; sa vie de travail lui apparaissait plus dure que jamais, et, malgré les gants neufs et les bas de soie, elle se trouvait une jeune fille privée de bien des choses et peu heureuse.

Elle n'avait cependant pas beaucoup de temps pour se désoler, car les trois jeunes filles étaient très occupées à « prendre du bon temps » : elles couraient les magasins, se promenaient à pied ou en voiture et faisaient des visites toute la journée ; le soir, elles allaient au théâtre ou au concert, ou avaient de petites réunions. Les soeurs aînées d'Annie étaient de très gentilles jeunes filles, et l'une d'elles était fiancée, ce qui paraissait à Meg excessivement intéressant et romanesque. M. Moffat était un vieux gros monsieur très affable qui connaissait M. Marsch ; et Mme Moffat, une grosse vieille dame très aimable, qui s'engoua de Meg aussi subitement que sa fille. Tout le monde la gâtait,


et « Pàquerette », comme on l''appelait, était en bon chemin d'avoir la tête tournée.

Lorsque arriva le jour de la « Petite soirée », Meg vit que toutes ses amies allaient mettre des robes claires et que sa robe de popeline ne pourrait pas du tout aller ; elle sortit donc de sa malle sa robe de tarlatane, qui lui parut encore plus laide, plus vieille et plus courte, à côté de celle de Sallie qui était toute neuve et couverte de volants. Elle vit ses amies regarder sa robe et échanger des coups d'oeil expressifs, et ses joues commencèrent à brûler, car, malgré sa gentillesse, elle était très orgueilleuse. Personne ne lui parla de sa robe ; Sallie offrit de la coiffer et Annie de lui nouer sa ceinture ; Belle, la fiancée, admira ses bras blancs ; mais, dans toute leur bonté, Meg ne vit que de la condescendance pour sa pauvreté, et, retirée près d'une fenêtre, elle avait le coeur très gros, pendant que les autres riaient et causaient, se paraient et voltigeaient dans la chambre comme de gais papillons. Ses pensées devenaient même très mauvaises, quand une bonne entra tenant une boîte qui contenait des fleurs. Avant qu'elle eût pu dire un mot, Annie avait enlevé le couvercle et s'extasiait, ainsi que Belle et Sallie, sur la beauté des roses, des bruyères et des camélias qui composaient le bouquet.

« C'est naturellement pour Belle, dit Annie en se penchant pour en mieux sentir l'odeur. Georges lui en envoie toujours, mais celles-ci dépassent toutes les autres.

– C'est pour miss Marsch, interrompit la bonne, et voici un billet pour elle.

– Que c'est drôle ! D'où viennent-elles ? Nous ne savions pas que vous étiez fiancée ! s'écrièrent les


jeunes filles en se réunissant autour de Meg avec beaucoup de curiosité et de surprise.

– Fiancée ! dit Meg en rougissant, à quoi pensez-vous là ? C'est mère qui m'a écrit, et c'est notre petit ami Laurie qui m'envoie les fleurs, répondit très simplement Meg, très reconnaissante de ce que son jeune ami ne l'eût pas oubliée.

– Oh ! en vérité ! » s'écria Annie d'un petit air malin, pendant que Meg glissait le billet de sa mère dans sa poche, comme un talisman contre l'envie, la vanité et le faux orgueil. Les quelques mots de sa mère lui avaient fait du bien, et la beauté des fleurs l'avait charmée. Se sentant de nouveau presque heureuse, elle mit de côté quelques bruyères et quelques roses pour elle-même et fit avec le reste des fleurs de jolis petits bouquets pour ses amies, les leur offrant si gentiment que Clara, l'aînée des demoiselles Moffat, lui dit qu'elle était la plus charmante petite fille qu'elle eût jamais vue, et que toutes paraissaient ravies de ses attentions. De quelque façon que ce fût, ce petit acte de bonté la remit tout à fait, et lorsque, pendant que ses amies allaient se montrer à Mme Moffat, elle posa les bruyères dans ses cheveux et attacha les roses à sa ceinture, elle put voir dans la glace une heureuse figure aux yeux brillants, et sa robe elle-même ne lui parut pas mal du tout.

Elle s'amusa beaucoup toute la soirée, car elle dansa tout le temps. Cette fois sa chaussure ne la gênait pas, et tout le monde fut très bon pour elle ; elle reçut même trois compliments. Annie l'ayant fait chanter, on lui dit qu'elle avait une voix remarquablement jolie ; le major Lincoln demanda qui était cette fraîche jeune fille aux yeux bleus, et M. Moffat insista pour danser avec elle, parce que, lui dit-il gracieuse¬


ment, elle ne sautait pas comme les autres jeunes filles. Mais, à la fin de la soirée, elle entendit par hasard quelques mots d'une conversation qui la troublèrent extrêmement ; elle était assise dans la serre et attendait une glace que son danseur était allé lui chercher, lorsqu'elle entendit une voix demander de l'autre côté du mur de fleurs :

« Quel âge a-t-il ?

– Seize ou dix-sept ans, je crois.

– Ce serait un très beau parti pour une de ces petites filles. Sallie dit qu'ils sont très intimes maintenant, et le vieux monsieur raffole d'elle.

– Mme Marsch y a peut-être bien pensé ; mais la jeune fille n'y pense évidemment pas encore, dit une voix que Meg reconnut pour être celle de Mme Moffat.

– Elle a cependant énormément rougi quand les fleurs sont arrivées. Pauvre petite fille ! elle serait si jolie si elle était habillée. Pensez-vous qu'elle s'offenserait si nous lui offrions de lui prêter une robe pour jeudi ? demanda la voix de Clara.

– Elle est fière, mais je ne crois pas qu'elle s'en fâcherait, car elle n'a que cette robe de tarlatane. Elle peut y faire quelque accroc ce soir, ce qui sera un bon prétexte pour lui en offrir une nouvelle.

– Nous verrons ! J'inviterai ce petit Laurentz, soi-disant pour faire plaisir à Pâquerette, et nous nous amuserons à les voir ensemble. »

Au même moment, le danseur de Meg arriva et la trouva rouge comme un coquelicot et très excitée. Son orgueil lui fut utile dans ce moment-là ; il l'aida à cacher sa mortification de ce qu'elle venait d'entendre, car, quelque innocente et simple qu'elle fût, elle ne pouvait s'empêcher de comprendre le sens du bavardage de ses amies : Mme Marsch y a pensé ; – Elle


a rougi ; – et sa robe de tarlatane. Elle s'était sentie au moment de pleurer et elle aurait voulu s'enfuir chez elle, dire ses troubles et demander des avis à sa mère ; mais, comme c'était impossible, elle avait fait tous ses efforts pour paraître gaie et, étant un peu excitée, elle y avait assez réussi pour que personne ne pût soupçonner combien cela lui coûtait. Pour tout dire, elle fut très contente quand, à la fin de la soirée, elle put aller tranquillement dans son lit. Une fois seule, quelques larmes vinrent rafraîchir ses joues brûlantes.

Les paroles de ses amies, relatives à sa mère et à Laurie, avaient ouvert un nouveau monde à Meg et troublaient la paix de l'ancien, où jusqu'alors elle avait vécu aussi heureuse qu'une enfant. Son amitié innocente pour Laurie était gâtée par les quelques mots qu'elle avait entendus ; sa foi en sa mère était un peu blessée par les plans mondains que lui attribuait Mme Moffat, laquelle jugeait les autres d'après elle-même, et sa bonne résolution de se contenter de la simplicité de toilette qui convenait à une jeune fille pauvre était affaiblie par la pitié de ses amies, qui semblaient penser qu'une robe comme la sienne était le plus grand malheur du monde.

La pauvre Meg passa la nuit sans dormir et se leva malheureuse, à moitié fâchée contre ses amies, et à moitié honteuse d'elle-même. Personne n'était en train de rien faire ce matin-là, et il était plus de midi lorsque les jeunes filles retrouvèrent assez d'énergie pour reprendre leur tapisserie. Quelque chose dans les manières de ses amies frappa immédiatement Meg ; elles la traitaient avec plus de respect, pensait-elle, prenaient un tendre intérêt à tout ce qu'elle disait, et la regardaient avec des yeux qui montraient visi¬


blement de la curiosité. Tout cela la surprit et la flatta ; mais elle n'en comprit la raison que lorsque miss Belle, levant les yeux de dessus la lettre qu'elle écrivait, dit d'un air sentimental :

« Pâquerette, j'ai envoyé à votre ami M. Laurentz une invitation pour jeudi ; nous aimerions à le connaître, et ce sera pour nous un partner agréable. »

Meg rougit, et une idée malicieuse de taquiner les jeunes filles lui fit répondre modestement :

« Vous êtes bien bonne, mais je crains bien qu'il ne vienne pas.

– Pourquoi, chérie ?

– Il est trop vieux.

– Qu'est-ce que vous voulez dire, mon enfant ? demanda miss Clara. Quel âge a-t-il ?

– Près de soixante-dix ans, je crois, répondit Meg en comptant les points de son dessin, afin de cacher la gaieté qui brillait dans ses yeux.

– Oh ! la petite rusée ! Nous parlions naturellement du jeune homme, dit miss Belle en riant.

– Il n'y a pas de jeune homme auprès de M. Laurentz ; Laurie est un petit garçon. »

Et Meg rougit du regard bizarre qu'échangèrent les deux soeurs.

« Il a à peu près votre âge ? demanda Annie.

– – Non, il a plutôt celui de ma soeur Jo.

C'est très gentil à lui de vous avoir envoyé des Heurs, n'est-ce pas ? demanda Annie, prenant sans motif un air grave.

– Oui, il nous en envoie souvent à toutes ; leur maison en est toute remplie, et nous les aimons, tant ! Ma mère et le vieux M. Laurentz sont grands amis, et il est tout naturel que nous jouions ensemble, dit Meg qui espérait que ses amies en diraient davantage.


– Il est évident que Pâquerette ne sait encore rien, dit miss Clara à Belle.

– Je vais aller acheter quelques petits objets de toilette pour mes filles. Puis-je faire quelque chose pour vous, mesdemoiselles ? demanda Mme Moffat, qui entra dans la chambre en marchant avec la légèreté d'un éléphant.

– Non, merci, madame, répond Sallie ; j'ai ma robe de soie rose qui est toute neuve, et je n'ai besoin de rien.

– Ni moi. » commença Meg.

Mais elle s'arrêta court, car il lui vint tout à coup à l'idée qu'elle aurait grand besoin de plusieurs objets, mais qu'elle ne pouvait pas les acheter.

« Qu'est-ce que vous mettrez ? demanda Sallie.

– Encore ma vieille robe blanche, si je peux la raccommoder assez bien pour qu'on ne voie pas la grande déchirure que j'y ai faite hier, dit Meg en essayant de parler librement ; mais la vérité est qu'elle ne se sentait pas du tout à son aise.

– Pourquoi n'en envoyez-vous pas chercher une autre chez vous ? demanda Sallie qui n'avait pas beaucoup de tact.

– Pour une excellente raison, miss ; je n'en ai pas d'autre ! »

Il fallut un certain courage à Meg pour dire cela. Sallie ne s'en doutait pas, car elle s'écria avec une surprise naïve :

« Pas d'autre ! Que c'est drôle de. »

Mais Belle, lui adressant un regard de reproche, l'empêcha de finir sa phrase et dit avec bonté :

« Rien n'est plus naturel ! A quoi lui servirait d'avoir plusieurs robes, puisqu'elle ne va pas encore dans le monde ? – D'ailleurs, Pâquerette, quand


vous en auriez une douzaine chez vous, vous n'auriez pas besoin de les envoyer chercher ; j'ai une jolie robe de soie bleue toute neuve, qu'à mon grand regret il m'a fallu mettre de côté parce que j'avais grandi trop vite ; vous la porterez pour me faire plaisir, n'est-ce pas, chérie ?

– Vous êtes très bonne, mais. cela ne m'ennuie pas de mettre ma vieille robe, si cela ne vous fait rien à vous-même ; elle est bien assez belle pour une petite fille comme moi.

– Oh ! je vous en prie, laissez-moi vous habiller ; cela me fera beaucoup de plaisir, et vous serez une vraie petite beauté quand je vous aurai arrangée à ma manière. Je ne vous laisserai voir à personne jusqu'à ce que vous soyez prête, et nous arriverons comme Cendrillon et sa marraine, » dit Belle de son ton le plus persuasif.

Meg ne pouvait pas refuser une offre faite avec tant de bonne grâce, et un désir secret de voir si elle serait en effet « une vraie petite beauté » la décida à accepter et lui fit oublier tous ses petits griefs envers la famille Moffat.

Le jeudi soir, Belle s'enferma avec sa femme de chambre française et Meg, et, à elles deux, elles firent de Meg une grande dame. Elles ondulèrent et frisèrent ses cheveux, lui mirent sur le cou et lui auraient mis sur les bras une certaine poudre odoriférante, si Meg ne s'était révoltée. Elles l'emprisonnèrent dans une robe de soie bleu pâle, si étroite que c'est tout au plus si elle pouvait respirer. On ajouta à sa toilette toute une parure en filigrane : bracelets, collier, bagues, et jusqu'à des boucles d'oreilles qu''Hortense fit tenir en les liant avec un petit brin de soie rose qui ne se voyait pas. Un petit


bouquet de fleurs à son corsage et des bottines ce soie bleue, à hauts talons, satisfirent son dernier souhait. Un mouchoir garni de dentelle, un éventail à la dernière mode et un magnifique bouquet complétèrent sa toilette. Miss Belle la regarda avec la satisfaction d'une petite fille qui vient de mettre une robe neuve à sa plus jolie poupée.

« Mademoiselle est charmante, très jolie, n'est-ce pas ? s'écria en français Hortense, qui faisait des gestes d'admiration exagérés.

– Venez vous montrer, Meg, » dit miss Belle en la conduisant dans la chambre où attendaient ses amies.

Meg la suivit ; sa robe faisait un froufrou de grande dame autour d'elle ; sa queue traînait derrière elle ; ses boucles d'oreilles tintaient ; ses frisures se balançaient gracieusement, et son coeur battait bien fort, car elle pensait que son succès allait enfin réellement commencer. Je crois que son miroir lui avait dit sans détour qu'elle était réellement une « petite beauté ». Quand elle apparut au milieu d'elles, ses amies répétèrent avec enthousiasme qu'elle était ravissante, et, pendant quelques minutes, elle resta, comme le geai de la fable, à jouir de ses plumes empruntées.

« Pendant que je m'habille, voulez-vous lui apprendre à se tirer d'affaire avec sa queue et ses hauts talons, Annie ? Sans cela, elle se jettera infailliblement par terre. Clara, mettez votre papillon d'argent dans ses cheveux, et relevez cette longue boucle sur le haut de sa tête. Surtout que personne ne gâte mon ouvrage, dit Belle en s'en allant toute charmée de son oeuvre.

– J'ai peur de descendre l'escalier. Je me sens gauche et raide ; il me semble que je ne suis qu'à


moitié habillée, dit Meg à Sallie, quand Mme Moffat fit dire aux jeunes filles de paraître toutes ensemble au salon.

– Vous ne vous ressemblez pas du tout, mais vous êtes encore plus jolie ; je ne suis rien du tout à côté de vous, dit Sallie. Belle a infiniment de goût, et, avec la jolie toilette qu'elle vous a improvisée, vous avez tout à fait l'air d'une Française. Laissez aller vos fleurs et n'y faites pas tant d'attention. Surtout tâchez de ne pas tomber. »

Sallie avait, certes, un effort à faire pour ne pas être fâchée de ce que Meg était plus jolie qu'elle.

Marguerite arriva sans encombre au pied de l'escalier et s'avança dans le salon, où la famille Moffat et quelques invités étaient déjà assemblés. Elle découvrit bientôt qu'il y a dans les beaux habits un charme qui attire l'attention et la considération d'une certaine classe de personnes : plusieurs jeunes filles, qui n'avaient pas fait attention à elle à la première soirée, devinrent tout à coup très affectueuses pour elle ; plusieurs jeunes gens qui l'avaient à peine regardée, non seulement la regardèrent, mais demandèrent à lui être présentés, et lui dirent toutes sortes de choses qui n'avaient pas le sens commun, mais qui lui parurent très agréables à entendre, et plusieurs vieilles dames, assises sur les canapés, demandèrent avec intérêt qui elle était. Elle entendit Mme Moffat répondre à l'une d'elles :

« Pâquerette Marsch. Son père est un savant médecin en ce moment à l'armée ; c'est une des meilleures familles des environs, mais des revers de fortune, vous savez. Ce sont des amis intimes des Laurentz... C'est une charmante jeune fille, et mon Ned en est tout à fait enthousiasmé.


– Ah ! » fit la vieille dame en mettant son lorgnon.

Et elle observa de nouveau Meg, qui tâchait de ne pas avoir l'air d'avoir entendu et était un peu choquée des réponses de Mme Moffat. Mais, comme elle s'imaginait devoir jouer le rôle d'une grande dame, elle se tira assez bien d'affaire. Cependant sa robe trop étroite lui fit mal au côté, sa traine était toujours sous ses pieds, et elle avait une crainte perpétuelle de perdre ses boucles d'oreilles.

Elle s'éventait nonchalamment en riant des fades plaisanteries d'un jeune homme qui faisait tous ses efforts pour être spirituel, mais n'y réussissait pas, lorsqu'elle s'arrêta subitement de rire et parut confuse. Juste vis-à-vis d'elle, elle aperçut Laurie qui la regardait, sans déguiser sa surprise et aussi sa désapprobation. Meg lut dans ses yeux sincères quelque chose qui la troubla. Elle eût donné bien des choses pour n'avoir que sa vieille robe. Sa confusion fut complète quand elle vit Belle donner un coup de coude à Annie et regarder attentivement elle et Laurie. Heureusement pour elle, Laurie avait ce soir-là l'air encore plus enfant et plus timide que d'habitude.

« Bêtes de gens de m'avoir mis de telles pensées dans la tête ! se dit Meg ; mais je ne veux pas y faire attention et je ne changerai pas de contenance pour cela. »

Elle traversa donc bravement la chambre pour aller donner une poignée de main à son ami.

« J'avais peur que vous ne vinssiez pas ; je suis très contente que vous vous soyez décidé, dit-elle.

– Jo m'a forcé d'accepter. Elle désirait savoir de moi quel air vous aviez, répondit Laurie, sans trop oser tourner les yeux vers elle.


– Qu'est-ce que vous lui direz ? demanda Meg, curieuse de savoir l'opinion qu'il avait d'elle, et cependant se sentant pour la première fois mal à son aise avec lui.

– Je lui dirai que je ne vous reconnaissais pas, tant vous avez l'air cérémonieux, et que vous vous ressemblez si peu que j'ai tout à fait peur de vous, répondit-il en faisant tourner entre ses doigts le bouton de son gant pour dissimuler son embarras.

– Que vous êtes donc absurde, Laurie ! Mes amies m'ont habillée pour faire une plaisanterie, et je me suis laissé faire. Jo ouvrirait de grands yeux si elle .me voyait, n'est-ce pas ? »

Meg aurait voulu lui faire dire s'il la trouvait mieux ou plus mal que d'habitude.

« Jo ouvrirait de grands yeux, oui certainement, répondit gravement Laurie.

– Est-ce que je ne vous plais pas comme cela ?

– Eh bien, non !

– Pourquoi ? »

Il regarda sa tête frisée, ses épaules plus découvertes qu'à l'ordinaire et sa robe excentriquement garnie, d'un air qui la rendit encore plus honteuse que sa dure réponse qui détonnait avec sa politesse habituelle.

« Jo n'aimerait pas les embarras et cette robe à queue, » ajouta Laurie.

C'était trop fort de la part d'une personne plus jeune qu'elle, et Meg s'en alla en disant avec pétulance à Laurie :

« Vous êtes ce soir le petit garçon le plus impoli que j'aie jamais vu. »

Et, tout irritée, elle alla près d'une fenêtre rafraîchir un peu ses joues, auxquelles la robe trop étroite


donnait une couleur brillante, mais peu avantageuse. Comme elle était là, elle vit passer le major Lincoln à côté d'elle, et elle l'entendit dire à sa mère :

« J'aurais voulu vous faire voir la jeune fille dont je vous ai parlé l'autre jour ; mais ses amies l'ont déjà gâtée, et aujourd'hui ce n'est plus qu'une vraie poupée.

– Oh ! mon Dieu, soupira Meg, si au moins j'avais eu plus de bon sens, si j'avais eu assez de raison pour me contenter de ma robe fanée, je n'aurais pas été si mal à mon aise ni si honteuse de moi-même. »

Elle appuya son front brûlant contre les vitres froides, et resta immobile, à moitié cachée par le rideau et sans faire attention qu'on commençait à jouer sa valse favorite. Elle demeura dans cette position jusqu'à ce que, quelqu'un lui ayant touché le bras, elle dut se retourner. Laurie repentant était devant elle. Il lui dit d'un air contrit en lui tendant la main et lui faisant un profond salut :

« Pardonnez-moi mon impolitesse, je vous prie, et soyez assez bonne pour venir danser cette valse avec moi.

– Je craindrais que cela vous fût trop désagréable, répondit Meg, tâchant d'avoir l'air offensé, mais n'y arrivant pas.

– Vous savez bien le contraire, Meg. Je meurs d'envie de danser avec vous. Venez, je serai bien sage. Je n'aime pas votre robe, mais en somme vous êtes splendide. »

Et il agita les mains comme si les mots lui manquaient pour exprimer son admiration.

Meg sourit et le suivit.

« Faites attention de ne pas vous embarrasser les pieds dans cette traîne, murmura Meg à son jeune


cavalier pendant qu'ils attendaient le moment de partir en mesure. Cette robe fait le malheur de ma vie, et j'ai été bien sotte de la mettre.

– Je crois en effet, dit Laurie, qu'il eût mieux valu qu'elle fût plus montante par le haut et moins longue par en bas. C'est tout au plus si j'ai pu apercevoir jusqu'ici vos jolies bottines bleues. »

Ils partirent légèrement et gracieusement, car ils avaient souvent dansé ensemble et étaient habitués l'un à l'autre. L'heureux jeune couple était charmant à voir pendant qu'ils tournaient gaiement. Ils se sentaient meilleurs amis que jamais après leur petite querelle.

« Laurie, je voudrais vous prier de me faire un grand plaisir, murmura Meg lorsqu'elle perdit haleine, ce qui arriva bientôt sans qu'elle voulût avouer pourquoi.

– Je suis prêt, répondit vivement Laurie.

– Voudriez-vous ne pas parler à la maison de ma toilette de ce soir ? Mes soeurs ne comprendraient pas la plaisanterie, et cela chagrinerait mère.

– Alors pourquoi l'avez-vous mise ? »

Les yeux de Laurie le demandaient si clairement que Meg ajouta vivement :

« Je confesserai à maman combien j'ai été bête, mais je préfère le lui dire moi-même. Ainsi, vous n'en direz rien, n'est-ce pas ?

– Je vous le promets. Seulement, qu'est-ce que je leur répondrai quand elles me demanderont comment vous étiez ?

– Dites-leur que j'étais bien et que je paraissais m''amuser beaucoup.

– Je dirai la première chose de tout mon coeur, mais que dirai-je quant à la seconde ? Vous ne pa¬


raissez pas vous amuser autant que vous me priez de le dire. Est-ce vrai ?

– Vous avez raison, Laurie ; je désirais seulement connaître ce genre de plaisir, mais je vois qu'il ne me convient pas et je commence à en avoir assez.

– Voici Ned Moffat qui vient. Qu'est-ce qu'il veut ? demanda Laurie en fronçant ses sourcils noirs, comme s'il ne pensait pas que la compagnie de son jeune hôte dût être agréable pour eux.

– Il m'a engagée pour trois danses, et je suppose qu'il vient les réclamer. Quel ennui ! » dit Meg en prenant un air dolent, qui amusa immensément Laurie.

Il ne parla plus à Meg jusqu'au souper ; mais, l'ayant vue alors accepter du vin de Champagne que lui offraient Ned et son ami Hoffmann, lesquels se comportaient comme deux fous, et se trouvant une sorte de droit fraternel de veiller sur Mlles Marsch et de combattre pour elles quand elles avaient besoin d'un défenseur, il alla vers Meg, se pencha sur le dos de sa chaise, et lui dit à voix basse, pendant que Ned se tournait pour remplir encore son verre et que Fischer se baissait pour ramasser son éventail :

« Vous aurez demain un mal de tête fou si vous continuez, Meg. A votre place je ne voudrais pas boire de ce vin dont vous n'avez pas l'habitude ; votre mère ne serait pas contente si elle vous voyait, Meg.

– Je ne suis pas Meg ce soir, je suis une folle comme toutes les miss qui sont là. Demain vous me retrouverez désespérément sage, répondit-elle avec un petit rire affecté.

– Pourquoi pas ce soir même ? » reprit Laurie.

Et comme Meg ne répondait pas, son jeune mentor la quitta tout chagrin. Après une heure d'attente, voyant


que le moment n'était, pas encore venu de lui parler raison, il se décida à partir et vint lui dire adieu. –

« Souvenez-vous, lui dit-elle en essayant de sourire, car le mal de tête' que lui avait prédit Laurie avait déjà commencé, souvenez-vous que je vous ai prié de ne donner aucun détail à maman.

– Je me tairai, » répondit tristement Laurie.

Ce petit aparté avait excité la curiosité d'Annie ; mais Meg était trop fatiguée pour bavarder, et elle remonta à sa chambre. Elle éprouvait le même sentiment de fatigue que si elle avait assisté à une mascarade, qui ne l'aurait pas autant amusée qu'elle l'avait espéré. Elle fut malade toute la journée du vendredi, et, le samedi, elle revint chez elle extrêmement lasse de ses quinze jours de plaisir.

Meg rapportait à la maison le sentiment intime qu'elle était restée assez longtemps au milieu du luxe des Moffat.

« C'est qu'il est bon d'être tranquille et de ne pas avoir toujours à prendre des airs de cérémonie, dit-elle à Jo. Notre « chez-nous » me paraît délicieux, quoiqu'il ne soit pas très beau.

– Je suis contente de vous entendre dire cela, ma chère Marguerite, lui dit sa mère qui avait entendu son aveu, j'avais peur que notre chez-nous ne vous parût triste et laid, en comparaison de la belle maison que vous venez de quitter. »

Mme Marsch, depuis son retour, l'avait plusieurs fois regardée avec anxiété, car les yeux maternels découvrent vite les changements qu'apportent les choses dans l'esprit ou les manières de leurs enfants.

Meg avait raconté gaiement ses aventures et avait dit et redit combien elle s'était amusée ; mais quelque chose semblait encore peser sur son esprit, et, lorsque


Beth et Amy furent allées se coucher, elle resta à regarder pensivement le feu, parlant peu et paraissant ennuyée. Lorsque neuf heures sonnèrent et que Jo proposa de remonter dans leur chambre, Meg se leva subitement et, prenant le tabouret de Beth, elle appuya ses coudes sur les genoux de sa mère et lui dit bravement :

« Chère mère, il faut que je me confesse.

– J'attendais ce bon mouvement ; parlez, ma chérie.

– Faut-il que je m'en aille ? demanda discrètement Jo.

– Naturellement non. Est-ce que je ne vous dis pas toujours tout ? J'avais honte de parler devant les enfants, mais je veux que vous sachiez les choses terribles que j'ai faites chez les Moffat.

– Nous sommes préparées à écouter, dit Mme Marsch qui, tout en essayant de sourire, paraissait quelque peu anxieuse.

– Je vous ai dit qu'on m'avait déguisée, mais je ne vous ai pas dit qu'on m'avait poudrée, serrée, frisée. Laurie a pensé que j'étais peu convenable ; il ne me l'a pas dit, mais j'en suis sûre, et un monsieur, qui ne croyait pas être entendu de moi, a dit qu'arrangée ainsi je n'avais plus l'air que d'une petite poupée ! Je savais qu'en cédant à l'envie de mes amies, j'allais très probablement me rendre ridicule, mais elles m'avaient flattée, m'avaient dit que j'étais une beauté et toutes sortes de bêtises semblables ; mon sot amour-propre l'a emporté sur la raison, et je les ai laissées faire de moi une folle.

– Est-ce là tout ? demanda Jo, tandis que Mme Marsch regardait silencieusement la figure de sa fille.

– Non, et je veux tout dire : on m'a offert du vin de Champagne, j'en ai bu et j'ai été très agitée ; cela,


je l'ai bien vu après, m'a excité les nerfs et monté un peu à la tête ; alors j'ai essayé de faire la coquette, enfin j'ai été abominable !

– Il y a encore quelque chose, je pense, dit Mme Marsch en caressant doucement la joue de Meg, qui devint écarlate quand elle répondit lentement :

– Oui, c'est quelque chose de très sot, de très mal, mais je veux, mère, que vous le sachiez, parce qu'il m'est très pénible qu'on ose dire et qu'on pense des choses pareilles de nous et de Laurie. »

Elle raconta alors ce qu'elle avait entendu chez Mme Moffat au sujet de leurs relations d'amitié avec leurs voisins, et, pendant qu'elle parlait, Jo vit sa mère serrer étroitement les lèvres l'une contre l'autre. Il était évident qu'elle était très fâchée que de semblables pensées eussent été ainsi jetées dans l'esprit innocent de Meg.

Quant à Jo, elle ne pouvait plus se contenir.

« Eh bien, voilà la plus grande bêtise que j'aie jamais entendue ! s'écria-t-elle avec indignation. Pourquoi n'êtes-vous pas tout de suite allée tout dire à Laurie ?

– Je ne pouvais pas. Réfléchissez, Jo, que cela eût été bien embarrassant pour moi. D'abord, je n'ai pas pu m'empêcher d'entendre ; puis, après avoir entendu, je me suis sentie si en colère et si honteuse, qu'il ne m'est pas venu à l'idée que ce que j'avais de mieux à faire était de m'en aller.

– Eh bien ! attendez que je voie Annie Moffat, reprit Jo, et je vous montrerai comment on traite ces ridicules inventions. Cette idée de nous prêter à nous de tels projets et de prétendre que nous sommes bonnes pour Laurie, afin qu'il nous épouse plus tard ! Comme il va rire quand je vais lui raconter quelles sottes choses on dit de nous autres pauvres enfants ! s'écria Jo en écla¬


tant de rire, comme si sa seconde pensée était de ne plus considérer la chose que comme une absurde plaisanterie.

– Si vous le dites à Laurie, je ne vous pardonnerai jamais, répliqua vivement Meg. Je ne dois assurément rien dire de toutes ces vilenies, n'est-ce pas, mère ? demanda Meg toute désolée.

– Non ; ne répétez jamais ces ridicules bavardages et oubliez-les le plus tôt possible, dit gravement Mme Marsch. J'ai été très peu sage de vous laisser aller chez des personnes que je ne connaissais pas assez complètement. Elles sont bonnes peut-être ; mais, je le vois trop tard, elles sont trop mondaines et pleines d'idées qui, grâce à Dieu, ne vous avaient jamais effleurée. Je suis plus peinée que je ne puis le dire du mal que cette visite a pu vous faire, Meg.

– Ne soyez pas si peinée, mère ; j'oublierai tout le mal et je me rappellerai seulement le bien. J'ai eu, en somme, un peu de plaisir qui a fini par une dure et utile leçon. Je vous remercie, mère, de m'avoir mise en situation de la recevoir, c'est une expérience qui me servira à l'avenir. Je ne serai pour cela ni plus romanesque ni moins contente de mon sort ; je n'ignore pas que je suis une petite fille qui ne sait rien du tout, et je veux rester avec vous jusqu'à ce que je sois capable de prendre soin de moi-même. Mais pourquoi est-il agréable d'être louée et admirée ? Je ne peux pas m'empêcher de dire que cela ne m'a pas assez déplu, dit Meg, qui ne paraissait qu'à moitié honteuse de sa confession.

– Ce sentiment ne serait pas mauvais, dit Mme Marsch, si les louanges avaient porté sur des choses louables en elles-mêmes. La modestie n'exclut pas la satisfaction d'être approuvée et appréciée comme on l'a mérité. Mais tel n'était pas le cas, ma pauvre enfant. »


Marguerite resta quelques instants silencieuse, et Jo, les mains derrière le dos, paraissait en même temps intéressée et un peu embarrassée ; c'était pour elle une chose toute nouvelle que de voir de telles questions soulevées à propos de Meg. Il lui semblait que, pendant ces quinze jours, sa soeur avait étonnamment grandi et s'éloignait d'elle pour entrer dans un monde où elle ne pouvait pas la suivre.

« Mère, avez-vous donc pensé à mon avenir, comme l'insinuait Mme Moffat ? demanda timidement Meg.

– Oui, ma chère, j'y ai pensé et j'y penserai encore souvent. C'est le devoir de toutes les mères, mais mes idées diffèrent complètement de celles que m'attribue Mme Moffat. Je vais vous en dire quelques-unes, car le temps est venu où un mot peut remettre dans la bonne voie votre romanesque petite tête. Vous êtes jeune, Meg, mais pas trop jeune pour ne pas me comprendre, et les lèvres d'une mère sont celles qui peuvent le mieux parler de ces choses-là à des jeunes filles comme vous. Jo, votre tour viendra aussi un peu plus tard ; ainsi venez toutes les deux entendre quels sont mes vrais plans en ce qui vous concerne. Vous aurez à m'aider à les rendre un jour réalisables, s'ils sont bons ; il n'est donc pas inutile que vous les connaissiez. »

Jo alla s'asseoir sur le bras du fauteuil de sa mère, en ayant l'air de penser qu'elles allaient faire une chose solennelle, et Mme Marsch, tenant une main de chacune d'elles et regardant fixement leurs deux jeunes figures, leur dit de sa manière sérieuse et cependant gaie :

« Je veux que mes filles soient agréables et bonnes, qu'elles aient beaucoup de qualités, qu'on les trouve non seulement capables de plaire, mais surtout dignes d'être


aimées et respectées. Je veux, après leur avoir fait une enfance et une jeunesse heureuses, pouvoir un jour les marier honnêtement et sagement. Je rêve pour elles une vie simple, modeste et utile, où le bonheur, avec l'aide de Dieu, pourra trouver sa place à côté du devoir. Je suis ambitieuse à ma façon pour vous, mes chères filles, mais mon ambition n'est pas que vous soyez jamais en situation de faire du bruit dans le monde par la fortune de vos maris. Je ne vous souhaite donc pas d'habiter jamais quelqu'une de ces maisons fastueuses qui ne sont pas des chez-soi, d'où le luxe chasse si souvent la paix, la bonne humeur, la santé, le bonheur et même les vrais plaisirs. Un bon, un courageux et laborieux mari comme le mien, des enfants comme vous, avec un peu plus d'aisance, si c'est possible, voilà ce que je voudrais vous assurer à chacune, mes chéries.

– Beth dit que les jeunes filles pauvres n'ont aucune chance de trouver de mari, dit Meg en regardant Jo.

– Eh bien ! nous resterons vieilles filles ! s'écria Jo. Nous ne quitterons jamais papa et maman, nous demeurerons toujours ensemble et bien unies. Tous les ménages ne sont pas des paradis, après tout.

– C'est cela ! c'est cela ! dit Meg. Est-ce que nous pourrions jamais nous passer les unes des autres ? Ah ! par exemple, non ! »

La bonne mère sourit, les deux enfants lui souhaitèrent le bonsoir, l'embrassèrent, et un quart d'heure après, Meg et Jo dormaient paisiblement toutes les deux.


CHAPITRE X LE « PICKWICK CLUB »

Le printemps arrivant, de nouveaux amusements devinrent à la mode, et les jours plus longs donnèrent de grandes après-midi soit pour le travail, soit pour les jeux. Chacune des quatre soeurs avait dans le jardin un petit coin de terre où elle faisait ce qu'elle voulait. Hannah disait souvent : « Je reconnaîtrais leur jardin à chacune, dans quelque pays que ce soit. » Et cela lui était facile, car les goûts des jeunes filles différaient autant les uns des autres que leurs caractères. Meg avait dans son jardin des roses, de l'héliotrope, du myrte et un petit oranger. Celui de Jo n'était jamais pareil deux années de suite ; elle faisait toujours des expériences. L'année dont nous parlons, elle avait une plantation de tournesols dont les graines étaient le mets favori de sa nombreuse famille de poules et de poulets, et, , avec ces graines, elle avait trouvé le secret de se faire bien venir du perroquet de sa tante, qui en était très friand. Beth élevait du réséda, des pensées, des pois de senteur, des pieds-d'alouette, et cette plante à feuille odoriférante qu'on appelle communément citronnelle, ainsi que du millet pour son oiseau. Amy avait un berceau qui était un peu petit,


mais très joli à voir, tout couvert de chèvrefeuille et liserons étalant en gracieux festons leurs clochettes aux mille couleurs ; elle avait aussi de grands lis blancs, des fougères délicates et autant de plantes brillantes et pittoresques qu'elle en pouvait placer dans la petite étendue de son parterre.

Jardiner, se promener à pied ou en voiture, faire des parties de bateau et aller à la chasse aux fleurs ou aux papillons, tout cela occupait suffisamment les jeunes filles pendant les belles journées ; les jours de pluie, elles avaient d'autres jeux, les uns anciens, les autres nouveaux, -tous plus ou moins originaux. L'un de ceux-ci était le Club Pickwick. Les sociétés closes étant très à la mode dans le pays, elles avaient trouvé indispensable d'en former une, et, comme elles admiraient toutes Charles Dickens, elles avaient nommé leur Club le « Pickwick Club ».

Depuis un an, presque sans interruption, elles s'étaient réunies tous les samedis soir dans un grand grenier en observant les cérémonies suivantes : on arrangeait quatre chaises autour d'une table sur laquelle étaient une lampe et quatre grands bandeaux blancs, au milieu desquels on lisait en gros caractères de différentes couleurs ce chiffre : C.P. Le journal hebdomadaire appelé le Portefeuille Pickwick, auquel chacun des membres du club contribuait journellement, occupait le centre de la table.

Jo, qui aimait passionnément les plumes et l'encre, en était l'éditeur.

A sept heures du soir, les quatre membres montaient à la chambre du club, nouaient leur bandeau blanc autour de leur tête et s'asseyaient solennellement.

Meg, étant l'aînée, était M. le président ; Jo était chargée de faire le procès-verbal du portefeuille de


la semaine, et, je puis bien vous le dire en secret, ce portefeuille contenait d'ordinaire l'histoire, toujours sincère, des actions et des pensées de chacun des membres pendant les jours écoulés. Cela ressemblait souvent à une confession, car celui qui avait fait une faute, était tenu de la coucher sur son papier. Ce compte rendu des actions de chacun avait un bon effet ; on le discutait, et il donnait lieu, suivant la circonstance, tantôt aux critiques les plus méritées, tantôt à des éloges flatteurs, mais presque toujours aux commentaires les plus drôles. Il apprenait à chacune à être sincère envers elle-même et équitable envers les autres, car les procès-verbaux devaient s'ouvrir, en cas de réclamation, à toutes les rectifications des intéressés.

Le soir dont nous voulons parler, après lecture et adoption des procès-verbaux, Jo se leva et déclara qu'elle avait à faire une proposition.

« Chères collègues, dit-elle en prenant une attitude et un ton parlementaires, je viens vous proposer l'admission d'un nouveau membre qui mérite hautement cet honneur, en serait profondément reconnaissant, ajouterait immensément à l'esprit du club, à la valeur littéraire du journal et serait on ne peut plus gai et aimable. Je propose M. Théodore Laurentz comme membre honoraire du Club Pickwick. Allons, prenons-le ! »

Le changement imprévu du ton de Jo dans sa péroraison fit rire ses soeurs ; mais elles paraissaient un peu indécises, et aucune d'elles ne se décida à parler pendant qu'elle reprenait son siège.

« Nous allons mettre le projet aux voix, dit le président. Tous les membres qui voudront l'admission du candidat sont priés de le manifester en disant : Oui. »

Jo poussa un oui énergique, qui, à la surprise de chacun, fut suivi par un timide oui de Beth.


« Ceux qui seront d'un avis contraire diront : Non. »

Meg et Amy étaient d'un avis contraire, et Amy se leva pour donner les raisons de son refus.

« Nous ne voulons pas admettre de garçons, ils ne – font que sauter et dire des bêtises. Notre club est un club de dames respectables ; nous voulons rester seules, cela sera plus convenable.

– Il serait en effet à craindre que le nouveau membre ne se moquât de nous et de notre journal, fit observer le président Meg en tortillant la petite boucle qui tombait sur son front, comme elle le faisait toujours quand elle ne savait à quoi se décider. »

Jo, bondissant d'indignation, s'écria :

« Mon président, Laurie ne fera rien de pareil : il aime à écrire et donnera du ton à nos rapports ; les siens feront variété parmi les nôtres, qui se ressemblent trop souvent. Il est très gai. Il a l'esprit un peu satirique ; tant mieux, il nous empêchera de devenir des bas-bleus. D'ailleurs, nous pouvons faire si peu de chose pour Laurie, et il fait tant pour nous, que c'est bien le moins que nous lui ouvrions notre société close. Selon moi, nous ne pouvons que le recevoir de tout notre coeur ; je dis plus : nous le devons. »

Cette allusion artificieuse aux bienfaits de Laurentz toucha profondément le coeur de Beth qui pensait à son piano. Elle prit courageusement la parole :

« Oh ! oui, ne soyons point ingrates ; nous devons offrir au petit-fils de M. Laurentz une place parmi nous, – même si nous avons peur. Je dis que Laurie peut venir, et son grand-père aussi, s'il le veut. »

Ce discours de Beth électrisa le club, et Jo se leva pour aller lui donner une poignée de main d'approbation.

« Maintenant, votez de nouveau, et que chacune, se


rappelant que c'est de notre Laurie qu'il s'agit, dise : oui, et de bon coeur, s'écria le président, que la réflexion avait converti.

– Oui ! s'écrièrent les quatre voix à la fois.

– Allons, c'est bien ! s'écria Jo. Maintenant, comme il n'y a rien de tel que de saisir l'occasion par les cheveux, permettez-moi de vous présenter immédiatement notre nouveau membre. »

Jo, se levant alors, ouvrit toute grande la porte d'un cabinet, et fit voir, aux assistants stupéfaits, Laurie qui, assis sur un sac de vieux chiffons, était devenu écarlate à force de se retenir de rire.

« Oh ! le misérable ! le traître ! Jo, c'est très mal, » s'écria toute l'assemblée.

Mais Jo, sans se laisser déconcerter, conduisit en triomphe son ami vers la table et l'installa à sa place.

« Votre calme est étonnant, » dit Meg, le président.

Elle tâchait de prendre un air fâché, mais elle ne réussit qu'à produire le plus aimable sourire du monde.

Le nouveau membre était à la hauteur de la situation. Se levant, il fit un gracieux salut au président et dit de la manière la plus engageante :

« Monsieur le président et mesdames, j'ai à vous dire tout d'abord que je suis et resterai jusqu'à mon dernier soupir le très humble serviteur du club.

– Bien ! bien ! » s'écria Jo.

Laurie reprit :

« Mais je dois, sans plus tarder, vous confesser que mon parrain, qui m'a si vigoureusement présenté à vos suffrages, ne doit pas supporter le blâme du vil stratagème de ce soir. C'est moi qui en ai conçu l'idée, et on'y a consenti qu'après avoir été bien tourmentée par ses scrupules et par mes instances.

– Allons, ne prenez pas maintenant toute la faute


sur vous, Laurie, dit Jo ; vous savez bien que j'avais été jusqu'à vous offrir de vous cacher dans le vieux buffet.

– Ne faites pas attention à ce que la trop généreuse Jo vient de vous dire. Je suis le seul coupable ! s'écria magnanimement Laurie ; mais je vous jure que je ne recommencerai pas, et que, dès à présent, je me dévoue aux intérêts de ce club immortel.

– Écoutez ! écoutez ! cria Jo en faisant résonner comme une cymbale le couvercle d'une vieille bassinoire qu'elle avait trouvée à côté de Laurie dans le cabinet.

– Je désire simplement dire, reprit Laurie, que, dans le désir de vous donner un faible témoignage de ma gratitude pour l'honneur insigne que vous me faites, et comme moyen d'entretenir les relations amicales entre les nations voisines, j'ai établi une poste aux lettres près de la haie au bout du jardin. Vous connaissez le local, il est beau et sera en outre très commode ; c'est l'ancienne maison du vieux .chien de garde. Je l'ai fait nettoyer, il est comme neuf. J'en ai fermé la porte à clef après avoir fait faire au toit une ouverture, par laquelle les membres du club pourront introduire toutes sortes de communications. Cette boîte aux lettres épargnera notre temps si précieux. On pourra mettre dedans des correspondances, des manuscrits, des rapports, des livres et même des paquets ; le trou est grand, et, comme chaque membre aura une clef, je suppose que mon invention sera extraordinairement agréable à tous. Permettez-moi de vous présenter à chacune une clef de notre bureau de poste, et de vous remercier encore de la faveur que vous me faites en me donnant place au milieu de vous. »

Laurie déposa en même temps quatre petites clefs sur la table. Son discours fut vivement applaudi ; la bassinoire fit le plus grand tapage possible, et il se


passa quelque temps avant que l'ordre pût être rétabli.

Une longue discussion suivit cette proposition, et la réunion, très animée, ne se termina que fort tard dans la soirée par trois hourrahs en faveur du nouveau membre du club.

La vérité et la justice nous forcent à dire que jamais personne ne regretta d'avoir admis Laurie dans le club, et que le club ne pouvait en effet posséder un membre plus dévoué, mieux élevé et plus gai que lui. Il ajoutait certainement de l'esprit et du ton au journal. Ses discours donnaient presque des convulsions à ses au liteurs, tant ils étaient drôles, et ses rapports étaient teur à tour de vrais chefs-d'oeuvre de gaieté ou de raison.

La poste aux lettres était une invention excellente et elle prospérait étonnamment. Il y passait presque autant de choses que dans une vraie poste aux lettres : des tragédies et des cravates, de la poésie et des bonbons, des graines et des rubans, des invitations, des gronderies et des livres. Cette idée avait plu au vieux M. Laurentz, et il s'amusait à envoyer, par ce moyen, au club, des paquets toujours pleins de surprises, des messages étranges ou mystérieux, bien faits pour exercer l'imagination des membres du club, mais qui aboutissaient toujours à quelque aimable chose. Un seul fait anormal se produisit. Il arriva que le jardinier de M. Laurentz, qui était captivé par les qualités sérieuses de Hannah, crut pouvoir se servir de la poste du club pour lui envoyer une lettre de demande en mariage ni plus ni moins, qu'il recommandait à la bienveillance de miss Jo. Hannah refusa en haussant les épaules. Qu'avait-elle besoin de se marier ? La famille de sa bonne maîtresse ne lui suffisait-elle pas, et au delà, pour occuper ses bras et son coeur ?


CHAPITRE XI UNE EXPÉRIENCE

« Enfin nous voici au 1er juin. Les King partent demain pour les bains de mer, et je suis libre ! Trois mois de vacances ! Plus de leçons, plus de petites filles maussades et paresseuses à instruire. Comme je vais m'amuser ! » s'écria Meg en revenant un jour de donner sa dernière leçon. Jo était couchée sur le canapé et paraissait extraordinairement fatiguée, Beth lui ôtait ses bottines pleines de poussière, et Amy faisait de la limonade pour rafraîchir Jo d'abord, et ensuite toute la compagnie.

« Tante Marsch est partie aujourd'hui. Que je suis contente ! dit Jo. J'avais mortellement peur qu'elle ne me demandât d'aller avec elle, car, dans ce cas-là, j'aurais pensé que je devais y aller ; mais Plumfields est à peu près aussi gai qu'un cimetière, et j'aimais mieux qu'on n'y pensât pas. Nous avons été très occupées toute la matinée à l'aider à partir ; je m'étais tellement dépêchée afin d'être plus tôt libre, et je m'étais montrée si extraordinairement douce et aimable, qu'à la fin la peur m'avait prise qu'elle ne trouvât impossible de se séparer de moi. Je tremblais encore alors que déjà elle était bien installée dans sa voiture, et,


au moment de partir, elle me fit une vraie frayeur en mettant la tête à la portière et me criant :

« – Jo-sé-phi-ne, voulez, voulez-vous ?.

« Je n'ai pas entendu le reste, car j'ai fui lâchement, et je ne me suis sentie en sûreté qu'ici.

– Pauvre grande Jo ! Elle est arrivée comme si elle avait eu un chien enragé à ses trousses, dit Beth.

– Si tante Marsch nous eût pris Jo, elle eût été un vrai samphire, dit Amy en goûtant le mélange qu'elle faisait.

– Elle veut dire vampire, murmura Jo ; mais cela ne fait rien ; l'intention est trop aimable pour qu'on la reprenne.

– Qu'est-ce que vous ferez pendant vos vacances ? demanda Amy à Meg.

– Je resterai couchée très tard et je ne travaillerai pas du tout, répondit Meg. Tout l'hiver il a fallu que je me lève tôt et que je passe mes journées à travailler ; aussi, maintenant, je vais me reposer et m'amuser de tout mon coeur.

– Hum ! dit Jo, ces plaisirs de paresseuse ne me conviendraient guère. Je compte passer mes jours à lire en haut du vieux pommier, lorsque je ne m'amuserai pas avec Laurie.

– Si nous ne travaillions pas pendant quelque temps, Beth, et que nous ayons aussi des vacances ? proposa Amy.

– Je ne demande pas mieux, si maman le veut, répondit Beth, car je voudrais apprendre de nouveaux chants, et mes enfants ont besoin de toutes sortes de choses pour l'été.

– Nous le permettez-vous, mère ? demanda Meg à Mme Marsch, qui était occupée à coudre dans le coin de la chambre que les enfants appelaient le coin de maman.


– Je vous autorise à en faire l'expérience pendant toute la semaine. Vous verrez si cela vous plaît autant que vous l'imaginez ; mais je pense que, samedi soir, vous découvrirez qu'il est aussi peu agréable de ne faire que jouer sans travailler, que de ne faire que travailler sans jouer.

– Oh ! mère ! Je suis sûre que ce sera charmant ! murmura Meg en regardant Mme Marsch.

– Je propose un toast à la gaieté et au plaisir, » dit Jo en se versant de la limonade.

Elles commencèrent l'expérience en flânant le reste de la journée. Le lendemain matin, Meg ne descendit de sa chambre qu'à dix heures ; son déjeuner solitaire ne lui parut pas bon, et la chambre lui sembla déserte et lugubre. Jo n'avait pas mis de fleurs dans les vases, Beth n'avait pas essuyé, et Amy avait laissé traîner ses livres par toute la chambre. Rien n'était propre et agréable que le « coin de maman », qui avait le même aspect que d'habitude, et dans lequel Meg s'assit pour « lire et se reposer », c'est-à-dire pour bâiller et réfléchir au choix qu'elle aurait à faire de jolies robes d'été, quelle se proposait d'acheter avec ce qu'elle avait gagné dans son hiver.

Jo passa la matinée à faire une promenade en bateau et à ramer énergiquement avec Laurie ; l'après-midi, elle se percha avec délices dans les branches moussues du gros pommier pour y lire, en face du ciel bleu, le Vaste Monde, et pleurer à son aise aux beaux endroits. Beth commença par tirer toutes ses affaires du grand cabinet où résidait sa famille de poupées ; mais, avant d'avoir à moitié fini de les ranger, elle en eut assez, et, laissant son établissement sens dessus dessous, elle alla faire de la musique, en se félicitant de ne pas avoir de tasses à thé à laver. Amy se para de sa plus belle


robe blanche, lissa soigneusement ses cheveux, et, allant dans son berceau, se mit à dessiner sous ses chèvrefeuilles, en espérant que quelqu'un la verrait et demanderait le nom de cette jeune artiste. Comme personne ne vint, excepté un gros chien, qui toutefois sembla examiner son ouvrage avec intérêt, elle alla se promener ; mais, une averse étant survenue, elle revint, ainsi que sa robe, toute trempée.

Elles comparèrent leurs journées en prenant le thé, et furent toutes d'avis que le jour avait été délicieux, quoique extraordinairement long. Meg, qui avait couru les magasins toute l'après-midi et avait acheté « une charmante robe de mousseline bleue », avait découvert, en regardant ses doigts après l'avoir coupée, qu'elle était mauvais teint, ce qui avait légèrement altéré son humeur. Jo avait, avant la pluie, attrapé un coup de soleil sur son pommier et s'était donné un grand mal de tête en lisant trop longtemps. Beth était fatiguée et ennuyée par le désordre de son cabinet et par l'impossibilité où elle s'était sentie d'apprendre trois ou quatre chants à la fois ; quant à Amy, elle regrettait profondément d'avoir abîmé sa robe, car elle était invitée à aller passer la journée du lendemain chez des amies, et elle n'avait « rien à mettre ». Mais ce n'étaient là que des détails, et elles déclarèrent à leur mère que l'expérience réussissait parfaitement. Mme Marsch sourit, ne dit rien, et, avec l'aide de Hannah, fit l'ouvrage négligé par ces demoiselles.

La méthode de se reposer et de s'amuser produisit peu à peu un état de choses très particulier et peu agréable. Les jours devenaient de plus en plus longs, le temps plus variable, et les caractères sortaient à chaque instant de leur assiette. Les quatre soeurs se sentaient, chacune à sa façon, mal à l'aise, et le malin


esprit trouvait beaucoup à faire de ces mains inactives. Meg, qui avait mis de côté une partie de sès ouvrages de couture, trouva le temps si long qu'elle se mit à couper et à gâter toutes ses robes en essayant de les refaire à la Moffat. Jo lut tant et tant qu'elle finit par avoir mal aux yeux et se trouva absolument rassasiée de lecture ; elle devint si impatiente que Laurie lui-même, malgré son bon caractère, eut une querelle avec elle, et si ennuyée qu'elle fut sur le point de regretter de ne pas être partie avec la tante Marsch. Beth se tirait assez bien d'affaire, parce qu'elle oubliait constamment qu'on devait jouer et non travailler, et retombait de temps en temps dans ses bonnes vieilles habitudes ; cependant quelque chose courait dans l'air qui évidemment l'affectait, et sa tranquillité fut plus d'une fois troublée. Il arriva même une fois qu'elle se fâcha contre la pauvre chère Joanna, sa poupée préférée, et lui dit qu'elle était une « affreuse fille. » Amy était la plus malheureuse des quatre, car ses ressources étaient petites, et, lorsqu'elle se vit réduite à s'amuser toute seule, elle s'ennuya profondément. Elle n'aimait pas les poupées, trouvait les contes de fées trop enfantins, et, comme on ne peut pas toujours dessiner, elle ne savait que devenir. Elle avait peu d'amies, et, après plusieurs jours consacrés au plaisir, à l'irritation et à l'ennui, elle se plaignit ainsi de son sort :

« L'été serait délicieux si on pouvait avoir une belle maison remplie de gentilles jeunes filles, ou bien faire de beaux voyages ; mais rester chez soi avec trois soeurs égoïstes et un garçon turbulent, c'est assez pour faire perdre patience à Job lui-même. »

Aucune d'elles ne voulut avouer qu'elle était fatiguée de l'expérience ; mais, le vendredi soir, elles recon¬


nurent toutes intérieurement qu'elles étaient satisfaites que la semaine fût enfin presque finie.

Mme Marsch, qui avait beaucoup d'esprit, voulant graver plus profondément la leçon dans leur mémoire, résolut de terminer l'épreuve de manière à les ramener tout à fait à la raison. Elle donna à Hannah un jour de vacances et laissa les petites filles jouir tout un jour de plus de l'effet complet du système qui consistait à s'amuser sans répit.

Lorsqu'elles se levèrent le samedi matin, il n'y avait pas de feu à la cuisine, pas de déjeuner dans la salle à manger, et personne nulle part.

« Miséricorde ! Qu'est-ce qui est arrivé ? » s'écria Jo toute consternée en regardant autour d'elle.

Meg courut dans la chambre de sa mère, et revint bientôt en paraissant rassurée, mais très étonnée et un peu honteuse.

« Mère n'est pas malade, elle est seulement très fatiguée, et elle dit qu'elle va rester tranquillement dans sa chambre toute la journée et nous laisser nous tirer d'affaire comme nous pourrons. C'est très bizarre de la voir comme cela. Rien n'est plus contraire à ses habitudes ; mais elle dit que cette semaine-ci a été très fatigante pour elle et qu'elle a besoin d'un absolu repos. Ainsi, ne murmurons pas, et faisons gentiment tout l'ouvrage.

« Cela ne me déplaît pas ; je mourais d'envie d'avoir quelque chose à faire, c'est-à-dire quelque amusement nouveau, vous savez ? » ajouta vivement Jo.

Dans le fait, c'était un soulagement immense pour elles toutes d'avoir à s'occuper. Elles commencèrent à faire leur ménage avec la meilleure bonne volonté du monde ; mais elles découvrirent bientôt la vérité du dicton favori de Hannah :


« Ce n'est pas une petite affaire de tenir convenablement un ménage. »

Il y avait beaucoup de provisions dans le garde-manger, et, pendant que Beth et Amy mettaient la table, Meg et Jo firent le déjeuner, en se demandant mutuellement pourquoi les domestiques se plaignaient toujours de leur ouvrage.

« Je porterai à déjeuner à maman, quoiqu'elle ait dit que nous ne devions pas nous inquiéter d'elle, » dit Meg, qui présidait et se trouvait l'air tout à fait respectable derrière la théière.

Avant de commencer, Jo mit sur un plateau tout ce qui était nécessaire pour le déjeuner de sa mère, et Meg le lui porta, avec « les compliments de la cuisinière ». Sans doute, le thé avait bouilli et était très amer ; sans doute, l'omelette était brûlée et les rôties trop salées ; mais Mme Marsch reçut son repas avec beaucoup de remerciements, et lorsque Meg fut partie, elle rit de tout son coeur, en se disant :

« Pauvres petites ! je crains qu'elles n'aient une journée bien difficile, mais cela ne leur fera pas de mal, au contraire. »

Elle déjeuna alors des provisions qu'elle avait auparavant mises de côté pour elle, et eut cependant l'attention délicate de faire disparaître le déjeuner immangeable que lui avait apporté Meg, afin que ses filles ne fussent pas blessées en le retrouvant intact.

Mais les plaintes furent nombreuses dans la salle à manger, lorsque les fautes de la cuisinière en chef furent, à son grand chagrin, découvertes et par elle-même et par ses soeurs.

« Cela ne fait rien, dit Jo, bien qu'elle fût encore moins avancée que Meg dans l'art culinaire ; ce soir, je serai la cuisinière et je ferai le dîner. Quant à vous,


Meg, vous serez la dame qui a les mains bien blanches, reçoit des visites et donne des ordres. »

Cette offre obligeante fut acceptée avec empressement par Meg. Elle se retira dans le parloir, et elle trouva un moyen singulier de le mettre plus rapidement en ordre, en fermant les volets pour s'épargner la peine d'essuyer les meubles.

« Quand on ne voit pas la poussière, se dit-elle, c'est comme s'il n'y en avait pas. »

Jo, avec une foi parfaite dans ses propres capacités et un désir amical de terminer son différend avec Laurie, commença par écrire à son ami pour l'inviter à dîner.

« Vous feriez peut-être mieux de voir ce que vous avez pour dîner avant de faire des invitations, dit Meg, plus sage quand il s'agissait des autres que pour elle-même, et qui redoutait les suites de cet acte inconsidéré.

– Oh ! il y a du boeuf froid et beaucoup de pommes de terre ; j'achèterai des asperges et une langouste, ainsi que de la laitue pour faire de la salade ; je trouverai les recettes dans le livre de cuisine. Pour dessert, nous aurons du blanc-manger et des framboises, et je vous donnerai aussi du café, si vous désirez faire comme les grandes personnes.

– N'essayez pas de faire des choses trop difficiles, Jo ; vous ne savez rien faire que du nougat et du pain d'épice. Vous avez invité Laurie sous votre propre responsabilité, c'est à vous à prendre soin de lui.

– Je ne vous demande que d'être aimable pour lui et de me donner votre avis si je suis embarrassée, dit Jo, un peu blessée du ton de sa soeur.

– Je veux bien, mais je ne sais pas grand'chose en fait de cuisine. Vous feriez beaucoup mieux, avant de


rien commencer, de demander la permission et des conseils à maman, répondit prudemment Meg.

– C'est naturellement ce que je ferai ; je ne suis pas folle ! »

Et Jo s'en alla, avec un mouvement d'impatience, dans la chambre de sa mère.'

« Achetez tout ce que vous voudrez et ne me dérangez pas, répondit Mme Marsch ; je dînerai dehors et ne peux pas aujourd'hui m'occuper de tous ces détails de cuisine. Je prendrai des vacances toute la journée ; je lirai, j'écrirai et je ferai des visites. »

Le spectacle extraordinaire de sa mère étendue dans un fauteuil et lisant tranquillement le matin, ce qui ne lui arrivait jamais, fit à Jo l'effet d'un phénomène ; une éclipse, un tremblement de terre ou une éruption de volcan lui auraient à peine semblé plus étranges.

« Ce qui est sûr, se dit-elle en descendant l'escalier, c'est que personne n'est ici dans son état ordinaire. Bon ! voilà Beth qui pleure. C'est un signe certain que quelque chose va mal de son côté. Si Amy est taquine, je vais la remettre à la raison. »

Et Jo, qui elle-même n'était pas dans son humeur habituelle, se précipita dans le parloir, où elle aperçut Beth sanglotant sur son petit oiseau Pip, qu'elle venait de trouver mort dans sa cage, ses petites pattes étendues pathétiquement comme s'il eût imploré la nourriture qui lui avait manqué.

« C'est ma faute, je l'ai oublié ; il ne lui reste pas une seule goutte d'eau ni un seul grain de millet ! Oh ! Pip, Pip, comment ai-je pu être si cruelle pour vous ? » s'écriait Beth en pleurant et prenant la pauvre petite bête dans ses mains pour essayer de la ranimer.

Jo regarda l'oeil à moitié fermé du petit serin, toucha sa petite poitrine, et, le trouvant raide et froid, secoua


la tête et lui offrit sa boîte à dominos pour cercueil.

« Mettez-le dans le four, il se réchauffera peut-être, et il vivra, dit Amy.

– Pip est mort de faim, non de froid ; je ne veux pas. par-dessus le marché, le faire rôtir ; je l'envelopperai dans un linceul, et je l'enterrerai. Je n'aurai plus jamais un autre oiseau. Ah ! mon pauvre Pip ! je suis bien trop méchante pour en mériter un autre, murmura Beth, qui, assise par terre, tenait son favori près de ses lèvres, espérant, mais en vain, qu'il finirait par revivre sous ses baisers.

– L'enterrement se fera cette après-midi, et nous y assisterons toutes, dit Jo. Ne pleurez pas, petite Beth : c'est un grand malheur ; mais rien ne va bien cette semaine, et votre gentil Pip a eu le pire de l'expérience. Croyez-moi, ôtez mes dominos et mettez-le dans leur boîte ; après dîner, nous lui ferons un joli petit enterrement. »

Laissant à ses soeurs le soin de consoler Beth, elle s'en alla dans la cuisine, qu'elle trouva dans un état de confusion décourageant. Elle mit un grand tablier de cuisine et commença à ranger la pièce ; toutes ses assiettes étaient empilées et prêtes à être lavées, lorsqu'elle découvrit que son feu était éteint.

« Voilà une perspective agréable, » murmura-t-elle en refermant brusquement la porte du four qui était ouverte, et en remuant vigoureusement les cendres dans lesquelles elle ne parvint pas à trouver trace de feu.

Toutefois, ayant rallumé le feu, elle pensa qu'elle ferait bien d'aller d'abord au marché pendant que l'eau chauffait. Le grand air la remit en bonne humeur, et, se flattant d'avoir fait un très bon marché, elle revint chargée d'une très jeune langouste, de très vieilles asperges et de deux boîtes de framboises insuffisam¬


ment mûres. Hannah avait laissé du pain à faire, Meg l'avait travaillé de bonne heure, l'avait mis sur l'âtre pour le faire lever, puis l'avait. oublié ! Meg causait avec Sallie Gardiner dans le parloir, lorsqu'une porte s'ouvrit avec précipitation, et une figure toute rouge apparut, demandant si le pain n'était pas suffisamment levé lorsqu'il débordait le long des casseroles.

Sallie ne se fit pas faute de rire, et Meg fit des signes de tête et des froncements de sourcils si expressifs que l'apparition s'enfuit. Jo mit sans plus tarder le pain trop levé et peut-être aigri dans le four. Mme Marsch sortit quelques instants après. Elle s'était contentée de regarder un peu de tous côtés comment allaient les choses, et de dire un mot de consolation à Beth. occupée de coudre un linceul de soie blanche pour le pauvre Pip. Un étrange sentiment d'abandon saisit les quatre soeurs quand elles virent partir leur mère. Mais où le désespoir les saisit, ce fut lorsque, cinq minutes après, miss Crocker arriva en leur disant qu'elle venait leur demander sans façon à dîner !!! Cette dame était une vieille fille maigre et jaune, qui avait un nez pointu, des yeux inquisiteurs qui voyaient tout, et une langue qui s'aiguisait volontiers sur ce qui concernait son prochain.

Les quatre soeurs ne l'aimaient pas du tout ; mais on leur avait appris à être bonnes pour elle, simplement parce qu'elle était pauvre et âgée et qu'elle avait peu d'amis. Aussi Meg lui donna-t-elle immédiatement le fauteuil. Elle se mit même avec résignation en devoir de lui tenir compagnie. La vieille demoiselle en profita pour questionner, critiquer et raconter des histoires peu obligeantes sur les amis de la famille, et bien d'autres.

Il est impossible de décrire les anxiétés de Jo jusqu'à l'heure du dîner, qui a lieu de bonne heure


en Amérique. Ce dîner de Jo resta bien longtemps célèbre dans toutes les mémoires comme un sujet de rires sans fin. Sans doute, elle avait fait de son mieux ; mais elle découvrit, ce jour-là, que, pour faire une cuisinière, il faut quelque chose de plus que de l'audace et de la bonne volonté.

Elle fut obligée de reconnaître, en servant chacun des plats de son dîner, que les têtes des asperges étaient presque toutes réduites en bouillie, et que les tiges, les branches étaient dures comme du bois ; que le pain calciné était devenu du charbon ; que les pommes de terre étaient à moitié crues ; que la langouste était belle et très rouge à l'oeil, mais vide ; que sa salade, cent fois trop assaisonnée, était exécrable, et qu'enfin, si le blanc-manger n'était que de l'eau, les framboises étaient sures.

La pauvre Jo aurait bien voulu pouvoir se cacher sous terre en voyant ses plats aussitôt délaissés que goûtés. Amy riait sous cape, Meg semblait déconcertée, miss Crocker faisait la moue ; seul Laurie faisait à mauvais dîner bon visage. Jo comptait se rattraper sur la crème, qu'elle avait si bien battue et sucrée. En voyant Laurie en avaler gaiement une grande cuillerée, elle crut qu'elle allait pouvoir respirer. Mais que devint-elle, quand, regardant la bonne petite Beth, elle la vit toute suffoquée comme quelqu'un qui a dans la bouche quelque chose dont il ne parvient pas à se débarrasser en l'absorbant !

« Oh ! qu'y a-t-il ? s'écria Jo en tremblant.

– Du sel, bien sûr, au lieu de sucre, ma pauvre Jo, et beaucoup de sel ! » répondit Meg avec un geste tragique.

Jo poussa un gémissement en retombant sur sa chaise. Elle devint écarlate, et était sur le point de pleurer,


lorsque ses yeux rencontrèrent ceux de Laurie qui, manifestement, faisait un énorme effort pour ne pas pouffer de rire. Le côté comique de l'aventure la frappa alors subitement, et, prenant bravement son parti de son infortune et de celle de ses convives, elle rit à s'en rendre malade. Chacune l'imita ; le malheureux dîner finit donc gaiement sur des olives et des éclats de rire.

« Je n'ai pas assez de force d'esprit pour débarrasser la table maintenant, dit Jo, lorsque le dîner fut terminé, et que miss Crocker fut partie pour raconter sa déconvenue à d'autres amis ; il nous reste à procéder à l'enterrement du pauvre Pip. »

Laurie creusa sous les lilas du bosquet une tombe pour le petit Pip. Sa maîtresse au coeur tendre l'y déposa avec beaucoup de larmes ; on le couvrit de mousse, et l'on déposa une guirlande de violettes et de millet sur la pierre qui portait l'épitaphe suivante, que Jo avait composée au milieu des ennuis de son dîner :

ICI REPOSE PIP MARSCH ESTIMÉ ENTRE TOUS POUR SES TALENTS DE CHANTEUR. IL MOURUT LE 7 JUIN, TENDREMENT AIMÉ ET PLEURÉ PAR TOUS CEUX QUI L'ONT CONNU ; IL NE SERA JAMAIS REMPLACÉ.

La cérémonie terminée, Beth, tout émotionnée, se retira dans sa chambre pour se recueillir ; mais les lits n'étaient pas faits. Elle essaya de se distraire en les faisant et en mettant la chambre en ordre. Meg aida Jo à ranger les restes du festin. Cela leur prit la moitié de l'après-midi, et les fatigua tellement qu'elles convinrent entre elles de se contenter pour leur souper de pain et de rôties.

Laurie emmena Amy pour lui faire faire une promenade en voiture, ce qui était une action charitable, car le dîner de Jo l'avait mal disposée.


Lorsque Mme Marsch revint et qu'elle vit ses trois filles occupées à ranger, elle eût pu se rendre compte d'une partie du résultat de l'épreuve à laquelle elle les avait soumises. Avant que les petites maîtresses de maison eussent pu se reposer, il arriva des visites, et elles durent se dépêcher de s'habiller pour les recevoir. Quand, enfin, le crépuscule arriva, elles vinrent s'asseoir l'une après l'autre sur le seuil de la porte du jardin, à côté des roses de juin qui commençaient à fleurir. Chacune d'elles soupirait comme après des mois de fatigues et d'ennuis. –

« Quelle terrible journée nous venons de passer ! dit Jo, qui était toujours la première à parler.

– Elle m'a paru si désagréable ! soupira Meg.

– Elle ne ressemblait guère à nos bonnes journées d'autrefois, ajouta Amy.

– Elle ne pouvait pas être aussi douce que les autres, sans maman et sans Pip, soupira Beth en regardant la petite cage vide avec des larmes dans les yeux.

– Me voici revenue, ma chérie, et demain vous pourrez avoir, non pas un autre Pip, mais un autre oiseau, si vous le désirez.

– Oh ! non, mère, dit Beth, je ne veux pas oublier Pip. »

Mme Marsch vint alors prendre place et se reposer au milieu d'elles.

« Eh bien ! êtes-vous heureuses de votre expérience ? désirez-vous la prolonger d'une semaine ? » demanda-t-elle à ses filles en prenant Beth sur ses genoux.

Les quatre soeurs se tournèrent vers elle comme les fleurs vers le soleil. Jo répondit d'un ton décidé :

« Oh ! non ! »


Et ses soeurs répétèrent en choeur :

« Oh ! non ! oh ! non !

– Vous pensez alors que les jours où le travail alterne avec la récréation ont leur mérite ?

– Il n'est pas bon de ne faire que s'amuser, dit Jo en secouant la tête d'un air grave. Quant à moi, j'en suis fatiguée, et je veux me mettre à travailler sérieusement pendant mes vacances.

– Vous pourriez apprendre à faire un peu de cuisine ; c'est un talent utile, qu'aucune femme ne devrait ignorer, dit Mme Marsch, qui avait rencontré miss Crocker et l'avait entendue décrire le fameux dîner de Jo. Je me reproche de ne vous avoir pas donné, comme cela se pratique dans bien des pays, des leçons de ménage.

– Oh ! maman, est-ce que vous êtes sortie et nous avez laissé tout à faire rien que pour voir comment nous nous en tirerions ? demanda Meg, qui, pendant toute la journée, avait eu des soupçons.

– Oui ; je voulais vous faire voir que le bonheur de toute une famille dépend du concours de chacun de ses membres. Vous vous êtes assez bien tirées des premiers jours de la semaine, quand Hannah et moi avons fait votre ouvrage ; je ne suppose pas cependant que vous ayez été très heureuses pendant ces jours-là. Mon épreuve a eu pour but de vous faire comprendre ce qui arrive lorsque chacun ne pense qu'à soi. Ne trouvez-vous pas qu'il est plus doux de s'entr'aider et de supporter chacune sa petite part du fardeau, afin d'avoir un intérieur ordonné en vue de toute la famille ?

– Oui, mère, oui !

– Vous verrez, maman, nous allons travailler comme des abeilles, et nous aimerons notre travail,


dit Jo. Quant à moi, je vais apprendre à faire le ménage de la cuisine. Je veux avoir un véritable succès la première fois que je donnerai un dîner.

– Et moi, je coudrai le linge de papa, au lieu de vous laisser toute la tâche, maman ; c'est bien mal à moi de n'aimer pas assez à coudre régulièrement, dit Meg. Ce serait plus utile que la mauvaise besogne que je fais quand j'entreprends de rarranger mes robes, qui vont bien comme elles sont, et que je gâte en voulant en améliorer la façon.

– Moi, je ferai mes devoirs tous les jours et je ne passerai pas trop de temps à ma musique et à mes poupées ; il faut étudier et non pas jouer, » dit Beth.

Et Amy, suivant l'exemple de ses soeurs, s'écria :

« J'apprendrai à faire des boutonnières, et je ferai attention à ma manière de parler.

– Très bien, dit Mme Marsch ; je suis satisfaite de notre expérience, et je m'imagine que nous n'aurons pas à la recommencer. Mais ne vous jetez pas dans l'autre extrême, et ne travaillez pas jusqu'à vous lasser du travail. Ayez des heures régulières de travail et de récréation, et prouvez, en employant bien votre temps, que vous en comprenez la valeur.

– Oh ! mère, soyez-en bien sûre, nous nous souviendrons de la semaine sans travail ! » s'écrièrent-elles comme d'une seule voix.

Et elles tinrent leur promesse.


CHAPITRE XII LE CAMP DE LAURENTZ

C'était Beth qui accomplissait les fonctions de confiance de facteur, parce que, restant plus que ses soeurs à la maison, elle pouvait aller plus régulièrement chercher les lettres. C'était un bonheur pour elle que d'ouvrir la petite porte fermée à clef et de faire sa distribution. Un jour de juillet, elle rentra les mains pleines et eut à se promener par toute la maison pour remettre à chacun ce qui lui était adressé.

« Voici votre bouquet, maman, dit-elle en mettant les fleurs dans un vase posé dans le coin qu'elles appelaient le « coin de maman ». Laurie ne l'oublie jamais, ajouta-t-elle. – Miss Meg Marsch, une lettre et un gant, continua Beth en les donnant à sa soeur, qui, assise à côté de sa mère, cousait.

– J'avais oublié une paire de gants et on ne m'en rend qu'un. Qu'est-ce que cela veut dire ? demanda Meg en regardant son gant dépareillé. N'auriez-vous pas laissé tomber l'autre dans le jardin, Beth ?

– Non ; il n'y en avait qu'un dans la boîte.

– Je déteste avoir des gants dépareillés, mais je retrouverai peut-être l'autre. Ma lettre n'est pas une lettre, c'est la traduction d'un chant allemand que je


désirais. Je suppose que c'est M. Brooke qui me l'envoie, car je ne reconnais pas l'écriture de Laurie. »

Mme Marsch regarda attentivement Meg, qui était très jolie avec sa robe de guingamp et ses cheveux bouclés ; assise devant sa petite table à ouvrage, remplie de jolies petites bobines de fil, elle cousait en chantant, l'esprit occupé de fantaisies de jeune fille, et paraissait tellement innocente et fraîche, et semblait si peu se douter de la pensée qui traversait l'esprit de sa mère, que Mme Marsch sourit et fut satisfaite.

« Deux lettres pour le « docteur Jo », deux livres et un drôle de grand, grand chapeau, qui était posé sur la poste et la couvrait tout entière, dit Beth en entrant dans le cabinet où Jo était occupée à écrire.

– Que Laurie est donc taquin ! J'ai dit l'autre jour que je voudrais que ce fût la mode de mettre des chapeaux plus grands, et il m'a répondu : « Ne faites pas attention à la mode, mettez un grand chapeau si cela vous plaît. » Je lui ai dit que ce serait ce que je ferais si j'en avais un, et voilà qu'il m'envoie celui-là. Eh bien, je le mettrai, afin de lui montrer que je ne m'inquiète pas de la mode. »

Et après avoir essayé son chapeau à larges bords, qui ne lui allait pas mal du tout, Jo se mit à lire ses lettres.

L'une d'elles était de sa mère. En la lisant, les joues de Jo devinrent toutes rouges, et ses yeux se remplirent de larmes.

« Ma chère Jo,

« Je vous écris un petit mot pour vous dire avec quelle satisfaction je vois les efforts que vous faites pour réformer votre caractère. Vous ne parlez jamais


de vos épreuves, de vos succès ou de vos défaites, et vous pensez peut-être que personne ne les voit, à l'exception de l'Ami dont vous demandez l'aide tous les jours, si j'en crois la couverture bien usée de votre petit livre. Mais, moi aussi, j'ai tout vu, et je crois de tout mon coeur à la sincérité de votre résolution, puisqu'elle commence à porter des fruits.

« Continuez patiemment et bravement, ma chérie, et croyez toujours que personne n'est plus touché de votre courage que votre mère qui vous aime tendrement. »

« Cela me fait du bien, s'écria Jo, cela vaut des millions de francs et de louanges ! Oh ! ma mère, j'essaye, je continuerai à essayer sans me décourager, puisque je vous ai pour m'aider. »

Jo, appuyant sa tête sur son bras, mouilla le petit essai de roman qu'elle était en train d'écrire de quelques larmes de bonheur. Elle avait pensé quelquefois que personne ne remarquait et n'appréciait ses efforts, et la petite lettre de sa mère lui était doublement agréable, étant inattendue et venant de la personne dont l'approbation lui était le plus précieuse. Se sentant plus forte que jamais, elle mit le petit billet dans sa poche comme un bouclier et un souvenir, et ouvrit son autre lettre en se sentant préparée à bien recevoir toute nouvelle, bonne ou mauvaise. Celle-ci était de Laurie, qui avait une écriture grosse et ornée de fioritures.

« Chère amie, « Quel plaisir ! « Les Vangh viendront me voir demain, et je voudrais nous faire à tous une bonne journée. S'il fait


beau, je planterai une tente dans la grande prairie, et toute la compagnie ira en bateau déjeuner sur l'herbe et jouer au crocket ; nous ferons la cuisine à la mode des Bohémiens, sur un feu en plein air, et nous jouerons à toutes sortes de choses. Ces Anglais sont gentils et cela leur plaira. Mon aimable et sévère instituteur, M. Brooke, viendra pour nous faire tenir tranquilles, nous autres garçons, et je voudrais que vous vinssiez toutes. Il ne faut, à aucun prix, que Beth reste ; personne ne l'ennuiera. Ne vous occupez de rien pour le dîner ; je veillerai à ce que le mien vaille le vôtre, votre dîner à jamais fameux. Venez seulement, soyez gentille ! « Votre Laurie très pressé. »

« Le taquin ! s'écria Jo, il faut qu'il mêle sa moquerie aux meileures choses. C'est égal, voilà du plaisir pour demain ! »

Et elle partit en courant pour dire les nouvelles à Meg et à Mme Marsch.

« Naturellement nous irons, n'est-ce pas, mère ? Cela aidera tant Laurie, car je sais ramer ; Meg s'occupera du déjeuner, et les enfants se rendront utiles d'une manière ou d'une autre, et en tout cas ils seront si contents !

– J'espère, dit Meg, que les Vangh ne sont pas des Moffat et qu'ils ne trouveront pas dans une partie de campagne matière à toilette. En avez-vous déjà entendu parler, Jo ?

– Je sais qu'ils sont quatre : Miss Kate, l'aînée, est plus âgée que vous ; Fred et Frank sont jumeaux et ont à peu près mon âge, et Grâce, la dernière, a neuf ou dix ans. Laurie les a connus en Angleterre et


aime assez les petits garçons ; mais, d'après l'air avec lequel il parle de Kate, je m'imagine qu'il ne l'admire qu'à moitié.

– Je suis si contente que ma robe de jaconas soit propre ! reprit Meg ; c'est juste ce que je dois mettre, et elle me va si bien ! Avez-vous quelque chose de convenable à mettre, Jo ?

– Bon ! dit Jo en riant, l'entendez-vous, mère ? elle craint la toilette des autres et s'occupe déjà de la sienne. Quant à moi, mon costume de promenade gris et rouge, c'est bien assez bon. D'ailleurs, il faudra que je rame et que j'aille partout, et je n'ai pas besoin d'avoir à faire attention à ma toilette. Vous viendrez, Bethy ?

– Oui, si vous empêchez ces petits garçons de me parler.

– Je vous le promets.

– Je veux faire plaisir à Laurie et je n'ai pas peur du tout de M. Brooke : il est si bon ; mais je voudrais ne pas jouer, ne pas chanter et ne rien dire. Je travaillerai de toutes mes forces et je n'ennuierai personne ; vous prendrez soin de moi, n'est-ce pas, Jo ?

– Vous êtes une bonne petite fille d'essayer de combattre votre timidité, et je vous aime encore plus à cause de cela. Ce n'est pas facile de combattre ses défauts, je le sais, et un bon mot d'encouragement aide beaucoup. »

Voyant que sa mère l'avait entendue : « Oh ! merci, mère ! » lui dit-elle tout bas. Et Jo donna, sur ce pro pos, à Mme Marsch un baiser de reconnaissance.

« Moi, j'ai eu une boîte de pastilles de chocolat et la gravure que je désirais copier, dit Amy en montrant ce que la poste lui avait apporté.

– Et moi un billet de M. Laurentz, me demandant


de venir lui jouer quelque chose ce soir, avant que les lampes soient allumées ; et je n'y manquerai pas, ajouta Beth, dont l'amitié avec le vieux monsieur faisait de grands progrès.

– Eh bien ! maintenant dépêchons-nous de faire double travail aujourd'hui, afin de pouvoir mieux jouer demain, dit Jo en se préparant à remplacer sa plume par un balai. »

Le lendemain matin, lorsque le soleil vint de bonne heure jeter un regard dans la chambre des jeunes filles pour leur promettre un jour de beau temps, il vit quelque chose de comique. Chacune avait fait, dès la veille, pour la fête, les préparatifs qu'elle pensait nécessaires et convenables : Meg avait une couronne de papillotes ; Jo, sur le conseil de Meg, avait copieusement enduit, en se couchant, sa figure de coldcream, pour en faire disparaître une balafre d'encre qui résistait à l'eau ; Beth avait pris Joanna dans son lit, afin d'atténuer, pour la pauvre poupée, le chagrin de la séparation du lendemain, et Amy avait couronné le tout en mettant une épingle à cheveux sur son nez, qu'elle croyait avoir trop gros, pour le forcer à s'amincir pendant son sommeil.

Ce spectacle parut amuser le soleil, car il brilla tellement que Jo s'éveilla et éveilla ses soeurs en riant de tout son coeur de l'ornement d'Amy.

Le soleil et le rire sont de bons présages pour une partie de plaisir, et un grand va-et-vient commença bientôt dans les deux maisons. Beth, étant prête la première, regarda par la fenêtre ce qui se passait dans l'autre maison, et égaya la toilette de ses soeurs par des télégrammes fréquents de la fenêtre.

« Voilà un homme qui porte la tente ! Voilà Mme Barbier qui emballe le dîner dans de grands paniers ! Main¬


tenant M. Laurentz regarde le ciel et la girouette ; je voudrais bien qu'il vînt aussi dans la prairie. Voici Laurie qui a l'air d'un marin, un joli garçon ! Oh ! miséricorde ! voilà une voiture pleine de gens : une grande dame, une petite fille et deux terribles petits garçons ! L'un d'eux est boiteux. Pauvre petit ! il a une béquille ! Laurie ne nous l'avait pas dit. Dépêchez-vous, il est tard ! Tiens ! voilà Ned Moffat ! Regardez, Meg, n'est-ce pas là ce jeune homme qui nous a saluées un jour que nous faisions des commissions ensemble ?

– Oui, c'est bien lui ; c'est étonnant qu'il soit venu. Je croyais qu'il était allé faire un voyage dans les montagnes. Voilà Sallie ! Je suis contente qu'elle soit revenue assez tôt. Suis-je bien comme cela, Jo ? demanda Meg très agitée.

– Une vraie pâquerette ! Relevez votre robe et mettez votre chapeau droit ; il vous donne un air sentimental, mis de cette façon-là, et s'envolerait au premier coup de vent. Allons, maintenant, venez.

– Oh ! Jo, vous n'allez pas mettre cet affreux grand chapeau ? C'est trop absurde ! Vous ne devriez pas faire de vous un épouvantait, s'écria Meg en voyant Jo lier un ruban rouge autour du grand chapeau à larges bords que Laurie lui avait envoyé en plaisantant.

– Certainement si, je le mettrai ! Il est on ne peut plus commode, très léger, très grand, et m'abritera très bien du soleil. Il m'a été donné par Laurie avec intention pour aujourd'hui ; cela l'amusera de me le voir, et ça m'est bien égal d'avoir l'air d'un épouvantail, si je suis à mon aise. »

La vérité est que ce chapeau excentrique, eu égard à la mode du moment, n'allait pas mal à la vive et aimable physionomie de Jo.

Jo ouvrit la marche, ses soeurs la suivirent, et toutes


paraissaient très jolies avec leurs robes d'été et leurs figures heureuses sous leurs chapeaux de paille.

Laurie courut à leur rencontre et les présenta à ses amis de la manière la plus cordiale. Une allée du jardin était le salon de réception, et, pendant plusieurs minutes, il s'y joua une scène animée. Meg fut très contente de voir que miss Kate, quoiqu'elle eût vingt ans, était habillée avec une simplicité que les jeunes filles américaines feraient bien d'imiter, et elle fut très flattée des assurances de M. Ned qu'il était venu exprès pour la voir. Jo comprit pourquoi Laurie faisait la « grimace » en parlant de Kate, car cette jeune fille avait un air raide qui contrastait singulièrement avec l'attitude libre et aisée des autres jeunes filles. Beth regarda attentivement les nouveaux petits garçons, et décida en elle-même que celui qui était boiteux n'était pas « terrible », mais gentil et faible, et qu'elle serait bonne pour lui à cause de cela. Amy trouva que Grâce était une joyeuse petite personne bien élevée, et, après s'être regardées mutuellement pendant quelques minutes, les deux petites filles devinrent soudainement très bonnes amies.

Les tentes, le déjeuner et le jeu de crocket avaient été expédiés à l'avance dans la grande prairie, et toute la compagnie s'apprêta à aller les rejoindre. Un bateau n'eût pas suffi ; il y en avait deux, une vraie flotte : l'un était dirigé par Laurie et Jo, l'autre par M. Brooke et Ned. M, Laurentz resta sur le rivage, agitant son chapeau en signe d'adieu. Le chapeau comique de Jo aurait mérité un vote de remerciements, car' il fut d'une utilité générale. Ce fut lui qui brisa la glace dans le commencement en faisant rire tout le monde ; pendant qu'elle ramait, il créait une brise rafraîchissante en s'agitant en avant et en arrière, et Jo dit que, s'il


arrivait un orage, il ferait un parapluie très commode pour toute la société. Kate paraissait étonnée des manières de Jo, surtout lorsque, prenant sa rame, elle s'écria : « Christophe Colomb, priez pour nous ! » et lorsque Laurie, lui ayant marché sur le pied, lui dit : « Vous ai-je fait mal, mon cher camarade ? » Mais, après avoir mis plusieurs fois son lorgnon pour mieux examiner cette bizarre jeune fille, miss Kate décréta qu'elle était originale, mais instruite, et lui sourit de loin.

Meg, dans l'autre bateau, était parfaitement placée vis-à-vis des rameurs qui l'admiraient tous les deux, déclarant qu'elle se détachait très heureusement dans le paysage. M. Brooke, dont nous aurons à parler plus d'une fois, était un jeune homme grave et silencieux, qui avait de beaux yeux bruns et une voix agréable. Ses manières tranquilles plaisaient à Meg, et elle le regardait comme une encyclopédie vivante. Il ne lui parlait jamais beaucoup, mais la regardait souvent, et au fond de son coeur elle était sûre qu'il ne la regardait pas avec aversion. Ned, étant au collège, prenait naturellement tous les airs que les collégiens se croient obligés de prendre ; il n'avait, pas beaucoup de sagesse, mais était très gai et d'un très bon caractère ; enfin, c'était un petit personnage très à sa place pour un pique-nique. Sallie Gardiner était très occupée à préserver de toute tache son immaculée robe de piqué blanc et à gronder Fred qui, par ses mouvements désordonnés, menaçait de faire chavirer le bateau et terrifiait la pauvre Beth.

La grande prairie n'était pas loin de la maison de M. Laurentz. En y arrivant, on trouva la tente plantée et les ustensiles de crocket disposés sur un terrain uni et couvert de fin gazon. La troupe joyeuse débarqua


en poussant des exclamations de joie, et leur jeune hôte s'écria :

« Soyez les bienvenus au camp Laurentz ! Veuillez, dans le capitaine Brooke, reconnaître le commandant en chef de l'expédition. Je serai, si vous le permettez, le commissaire général ; ces messieurs sont les officiers d'état-major, et vous, mesdames, vous êtes l'aimable compagnie. La tente est à votre usage spécial ; ce chêne est votre salon, celui-ci la salle à manger, et celui-là la cuisine du camp. Maintenant je vous propose une partie de crockèt ayant qu'il fasse trop chaud. «

Frank, Beth, Amy et Grâce s'assirent et regardèrent jouer les autres ; M. Brooke se mit avec Meg, Kate et Fred, et Laurie prit Jo, Sallie et Ned. Les Anglais jouaient bien ; mais les Américains Jouaient encore mieux et contestaient chaque point, comme si l'esprit de 1776 les eût encore animés. Jo et Fred eurent ensemble plusieurs différends et furent même une fois très près d'une bataille de mots. Jo venait de manquer un coup, ce qui l'avait contrariée. Fred, dont le tour venait avant le sien, envoya sa propre boule un peu au delà des limites du jeu ; personne n'était très près, et en courant pour examiner sa boule, il lui donna, sans s'en vanter, un léger coup de pied qui la ramena dans les limites voulues.

« Et maintenant, miss Jo, je vais l'emporter sur vous, s'écria le jeune homme en se préparant à lancer sa boule.

– Vous avez poussé votre boule, contre toutes les règles, répliqua Jo ; je vous ai vu, vous avez perdu votre tour ; c'est le mien maintenant, dit Jo d'un ton bref.

– Je n'y ai pas touché, elle a roulé un peu peut-être, mais c'est permis ; ainsi laissez-moi passer, s'il vous plaît, que je fasse mon coup.


– On ne triche pas en Amérique, mais vous pouvez le faire si cela vous fait plaisir, dit Jo en colère.

– Tout le monde sait que les Yankees sont beaucoup plus trompeurs que les autres peuples, répondit Fred en envoyant au loin la boule de Jo. »

Jo ouvrait les lèvres pour riposter de la bonne façon à cette grosse impertinence ; mais elle fit un effort si grand pour se retenir, qu'elle en devint rouge jusqu'au blanc des yeux, pendant que Fred se glorifiait de sa victoire. Elle se contenta d'aller à la recherche de sa boule et resta très longtemps dans les broussailles pour retrouver son calme ; quand elle revint, elle s'était vaincue, se montra tranquille et attendit patiemment son tour. Il lui fallut plusieurs coups pour regagner la place qu'elle avait perdue, et, lorsqu'elle y arriva, la partie adverse avait fort avancé ses affaires.

« C'est nous qui allons gagner, dit Fred avec animation, lorsque chacun se rapprocha pour voir le coup qui allait décider de la partie.

– Les Yankees savent se montrer généreux pour leurs hôtes et anciens ennemis, dit Jo en regardant le jeune homme d'un tel air qu'il rougit à son tour. C'est une observation que certain Anglais fera bien de remporter dans son île en y joignant une provision d'humilité. Je vous ai laissé avoir raison quand vous aviez tort, monsieur Fred ; mais cela ne changera rien au dénouement, et. »

Et, par un coup habile, elle parvint à gagner la partie.

Laurie jeta son chapeau en l'air sans se rappeler qu'il ne devait pas se glorifier de la défaite de ses hôtes, et, s'arrêtant au milieu de ses bravos, dit tout bas à Jo :

« Vous avez très bien agi, Jo ; il a triché, je l'ai vu.


Nous ne pouvons pas le lui dire, mais il ne recommencera pas, vous pouvez en être sûre. »

Meg, sous prétexte de rattacher une des nattes de Jo, la tira en arrière et lui dit d'un ton approbateur :

« Ce Fred a été terriblement provocant, Jo ; mais je suis bien contente que vous ne vous soyez pas mise en colère.

– Ne me louez pas, Meg, répondit-elle : à ce moment même j'aurais encore envie de lui tirer les oreilles. Je me serais certainement fâchée si je n'étais pas restée assez longtemps dans les buissons pour obtenir de moi de pouvoir me taire ; mais il fera bien de se tenir à l'écart, ajouta Jo en regardant Fred d'un air menaçant.

– Messieurs et mesdames, il est temps de dîner, dit M. Brooke en regardant à sa montre. Monsieur le commissaire général, voulez-vous faire du feu et trouver de l'eau, pendant que miss Marsch, miss Sallie et moi mettrons le couvert. Qui sait faire le café ?

– Jo ! » s'écria Meg, contente de recommander sa soeur, et Jo, sentant que les leçons de cuisine qu'elle avait prises depuis sa mésaventure allaient lui faire honneur, vint, sans se faire prier, veiller sur la cafetière. En même temps les petites filles ramassaient de petits morceaux de bois pour entretenir le feu, et les petits garçons allaient chercher de l'eau. Miss Kate dessinait, et Beth et Frank tressaient des brins de jonc pour faire de petites assiettes pour le dessert.

Le commandant en chef et ses aides eurent bientôt mis le couvert, et Jo ayant annoncé que le café était prêt, chacun vint s'installer sur le gazon avec un appétit développé par le grand air et l'exercice.

Tout semblait nouveau et drôle dans ce dîner sur l'herbe ; un vénérable cheval, qui paissait non loin de là, fut plus d'une fois effrayé par des éclats de rire.


Il y avait dans la disposition du terrain une agréable inégalité qui amenait de fréquents malheurs : les assiettes et les verres basculaient à qui mieux mieux ; des glands tombaient dans les plats, et des feuilles sèches descendaient des arbres en toute hâte, afin de voir ce qui arrivait.

Trois enfants pauvres, cachés derrière les buissons, regardaient, d'un air d'envie, les convives de l'autre côté de la rivière ; un chien se mit à aboyer contre eux et les fit découvrir. Ils allaient s'enfuir comme des coupables ; mais M. Brooke leur cria de rester et, ayant fait un petit paquet bien ficelé dans lequel il avait enveloppé de quoi leur faire un bon petit repas, il parvint, aux acclamations de tous, à leur jeter à la volée leur part du festin. On était au dessert.

« Voici du sel pour la crème de Jo, dit l'impitoyable Laurie.

– Merci, je préfère vos araignées, répondit Jo, en montrant du doigt sur son assiette deux petites araignées qui s'étaient noyées dans sa crème. Comment osez-vous faire des allusions à mon horrible dîner, quand le vôtre n'est pas complètement parfait ? Vous ai-je nourri d'insectes, moi ? »

Elle lui passa, en riant, son assiette et ses deux araignées, et s'empara de la sienne. La vaisselle était rare.

« Bon ! voilà que c'est mon tour d'être battu par Jo. Consolez-vous, Fred, c'est une terrible adversaire ; il ne fait pas bon la provoquer.

– Que dites-vous là ? s'écria Jo ; je ne suis l'adversaire de personne aujourd'hui, et si je n'en avais été réduite à me défendre, j'aurais trouvé tout bien, même les araignées, dans votre partie. Je bois ce verre d'eau à votre gloire, Laurie.

– Il fait un temps magnifique aujourd'hui, répondit


Laurie ; le soleil est pour la meilleure part dans le succès de cette journée. Du reste, ce n'est pas à moi que devraient revenir les louanges de Jo ; je n'ai rien fait jusqu'ici. C'est vous, Meg, et M. Brooke, qui avez tout conduit, et je vous suis on ne peut plus obligé. Mais qu'est-ce que nous ferons quand il nous sera impossible de manger davantage ? »

Laurie sentait que, lorsque le dîner serait terminé, il aurait joué sa plus belle carte.

« Jouons à des jeux assis, jusqu'à ce qu'il fasse moins chaud, dit Meg. Je suppose que miss Kate en connaît qui pourraient vous amuser. Allez lui demander conseil, Laurie ; elle est votre invitée, et vous devriez rester davantage avec elle.

– N'êtes-vous pas aussi mes invitées ? répondit Laurie. Je pensais que miss Kate trouverait le moyen d'attirer M. Brooke. C'est une personne très instruite ; mais M. Brooke a préféré rester à causer avec vous, et vous ne vous apercevez même pas que Kate n'a pas cessé de vous observer à travers son lorgnon. Je vais aller vers elle. »

Miss Kate connaissait plusieurs jeux nouveaux, et, comme les jeunes filles ne voulaient pas manger davantage et que les petits garçons ne le pouvaient plus, ils allèrent tous dans le salon jouer à un jeu qui obtint la majorité des suffrages et qui a, en Amérique, le nom de rigmarole.

Une personne commence une histoire, une chose quelconque, tout ce qu'elle veut ; seulement elle s'arrête à un moment palpitant d'intérêt ; alors sa voisine est obligée de prendre la suite de l'histoire et de la continuer jusqu'à ce qu'elle s'arrête à son tour et passe à une autre le soin de s'en tirer. Ce jeu est très drôle quand on le joue avec adresse.


« Commencez, s'il vous plaît, monsieur Brooke, dit Kate avec un geste impérieux qui surprit beaucoup Meg. car tout le monde traitait le précepteur de Laurie avec le respect que méritait son caractère. »

M. Brooke était couché sur l'herbe ; il n'eut pas l'air ému le moins du monde de l'injonction de miss Kate, et commença l'histoire en tenant ses beaux yeux bruns fixés sur la rivière miroitante au soleil :

« Une fois un chevalier, qui n'avait que son épée et son bouclier, alla dans le monde pour y chercher fortune. Il voyagea longtemps, près de vingt-huit ans, en étant très malheureux, et arriva enfin au palais d'un bon vieux roi qui avait offert une récompense à quiconque pourrait apprivoiser et dresser un beau cheval très emporté et très sauvage, qu'il aimait beaucoup. Le chevalier demanda à essayer, et réussit, quoique lentement. Le beau cheval était très bon et apprit bientôt à aimer son nouveau maître. Tous les jours, pour exercer le coursier favori du roi, le chevalier quittait le palais monté sur la noble bête, et la conduisait à travers les promenades de la ville capitale, et même au delà, dans la campagne. Un jour qu'il traversait un lieu très désert, il aperçut, à la fenêtre d'un château en ruine, une charmante figure qu'il reconnut pour l'avoir vue en rêve. Il demanda qui habitait ce vieux château ; on lui répondit que de belles et malheureuses princesses y étaient retenues captives par un enchantement, et qu'elles y resteraient tant qu'elles n'auraient pas filé assez de laine pour payer leur rançon. Le chevalier résolut d'entrer, par un moyen quelconque, dans le château et d'offrir ses services aux malheureuses princesses. Il s'arma de toutes pièces et frappa résolument du pommeau de son épée à la porte du château, et, à son grand étonnement, la grande porte s'ouvrit tout au large, et il vit. »


M. Brooke s'était arrêté.

« Une ravissante jeune fille qui s'écria avec un cri de joie : « Enfin ! enfin ! » continua Kate qui avait lu de vieux romans de chevalerie français.

« – C'est elle ! » s'écria le comte Gustave.

« Et il tomba à ses pieds dans une extase de joie.

« – Oh ! relevez-vous ! dit-elle en lui tendant une main d'une blancheur de marbre.

« – Pas avant que vous m'ayez dit comment je peux vous délivrer, dit le chevalier toujours agenouillé.

« – Hélas ! devant la tâche impossible qui nous est imposée, le sort cruel me condamne, ainsi que mes soeurs, à rester ici jusqu'à ce que mon tyran soit mis à mort ou se soit rendu à merci.

« – Où est-il, ce misérable ? s'écria le comte.

« – Dans le salon mauve. Va, brave coeur, et sauve-moi du désespoir.

« – Je reviendrai victorieux ou je mourrai.

« Et après ces paroles émouvantes, il courut du côté de la porte du salon mauve, et, l'enfonçant d'un coup de sa robuste épaule, il allait y pénétrer lorsqu'il reçut.

« – Sur la tête un gros dictionnaire grec qu'un monsieur en habit noir lui avait jeté, reprit Ned Moffat. Il se remit bientôt de ce coup étourdissant, et, jetant le tyran par la fenêtre, il se préparait à aller rejoindre sa dame pour la délivrer. Mais il trouva fermée la porte de la chambre où il l'avait laissée, et il s'y attendait si peu qu'il se fit une grosse bosse au front contre cette porte qui était de bois dur. Il déchira alors les rideaux d'une haute fenêtre du vestibule pour s'en faire une échelle de corde et remonter d'en bas jusqu'à la captive ; mais il n'était pas arrivé à moitié chemin que l'échelle se rompit, et il alla


choir dans un fossé plein d'eau qui entourait le château. Il nageait comme un poisson et tourna autour du vieux domaine jusqu'à ce qu'il fût arrivé à une petite porte. Cette porte-là était gardée par deux géants ; il prit leur tête de chacune de ses mains et les frappa l'une contre l'autre comme deux cymbales ; puis, par un simple effort de sa force prodigieuse, il enfonça la porte et monta des escaliers couverts de deux pieds de vase, d'énormes crapauds et d'araignées tellement grandes que leur seule vue eût suffi à donner des attaques de nerfs à tout autre que lui. Au haut des escaliers il vit quelque chose qui glaça son sang dans ses veines.

« – C'était une grande forme toute blanche, avec un voile sur la figure et une bougie à la main, continua Meg. La forme lui fit signe de la suivre, et, marchant sans bruit devant lui, le conduisit tout le long d'un corridor aussi noir et aussi froid qu'un tombeau ; de chaque côté se trouvaient des statues armées ; un silence mortel y régnait ; la flamme de la lampe y était toute bleue, et la forme toute blanche se retournait de temps en temps et lui montrait des yeux terribles au travers de son voile blanc. Enfin ils arrivèrent devant une porte fermée par des portières de soie rouge et derrière laquelle on entendait une charmante musique. Il s'élança pour entrer, mais le spectre le retint et, étendant le bras devant lui d'un air menaçant.

« – Il lui offrit, dans une superbe tabatière, une prise de tabac très frais, dit Jo d'un ton sépulcral qui fit éclater de rire toute la compagnie.

« – Je vous remercie, dit poliment le chevalier en prenant une prise. Mais il se mit alors à éternuer sept fois de suite si violemment, que sa tête se détacha de


son corps. « Ha ! ha ! ha ! tu ne t'attendais pas à celle-là, s'écria le spectre. La trouves-tu bonne ? »

« S'étant alors assuré, en regardant par le trou de la serrure, que les princesses filaient, filaient toujours, le spectre releva le corps de sa victime et le serra avec soin dans une grande boîte en fer-blanc où se trouvaient déjà onze autres chevaliers empaquetés ensemble, et sans tête, comme des sardines. A la vue de ce nouveau venu, ces sardines d'un nouveau genre se levèrent toutes et se mirent.

« – A danser une gigue, dit Fred lorsque Jo s'arrêta. pour reprendre haleine. Et, pendant qu'ils dansaient, le vieux château devint un grand bateau de guerre.

« – Serrez les voiles ! Abordez ! s'écriait le capitaine.

« Un pirate portugais marchait à toute vapeur sur lui avec son pavillon noir comme de l'encre.

« – Courage ! mes enfants ! Abordons ce noir bandit ! dit le capitaine.

« Et une bataille rangée commença. Les Anglais furent vainqueurs, ils le sont toujours. Le capitaine anglais fit jeter le chef des pirates à la mer ; mais le rusé Portugais plongea et, allant sous le vaisseau anglais, il l'entraîna au fond de la mer, mer, mer, où.

« – Oh ! mon Dieu, qu'est-ce que je vais dire ? s'écria Sallie lorsque Fred eut fini sa rigmarole… Ah ! au fond de la mer. Ils y furent très gracieusement reçus par une très jolie sirène qui fut très fàchée de voir tous les chevaliers sans tête. Elle les fit placer très soigneusement dans une grotte de corail dont elle avait la clef, afin de les conserver. Étant femme, elle était curieuse et très décidée à découvrir ce mystère. Quelque temps après, un plongeur étant, par un grand hasard, descendu vers elle, la sirène lui dit : « Si vous voulez me porter ces messieurs là-haut, je vous donnerai une boîte


de perles. » Elle avait fini par se dire que les pauvres chevaliers ne retrouveraient pas leur tête en restant dans sa grotte. Mais elle n'avait pas le pouvoir de les ramener à la surface. Le plongeur les y ramena donc, mais combien il fut désappointé en ouvrant la boîte de n'y trouver que des chevaliers sans tête. Il les laissa dans un grand champ solitaire où ils furent trouvés par.

« – Une petite gardeuse d'oies, qui conduisait cent oies grasses dans un champ, continua Amy. La petite fille fut très fâchée en les voyant et demanda à une vieille femme ce qu'elle pourrait faire pour leur être agréable, pour leur faire du bien. « Vos oies vous le diront, elles savent tout, » répondit la vieille. Elle leur demanda donc ce qu'elle devait faire pour procurer de nouvelles têtes à ces pauvres chevaliers, et les oies ouvrirent leurs cent becs et crièrent : « Chouchou. »

– Des choux ! s'écria promptement Laurie.

« – C'est très bien, » pensa la petite fille. Et elle courut dans le jardin en chercher douze beaux, et les ayant placés sur les épaules des chevaliers, ils reprirent immédiatement connaissance, la remercièrent et continuèrent leur chemin pour aller chacun à ses affaires. » Ce qu'ils devinrent avec leurs têtes de choux, c'est leur affaire et non la nôtre, et si vous êtes de mon avis, nous n'aurons pas l'indiscrétion d'en demander plus long à Beth, qui se cache là, derrière sa maman Jo.

– Oh non ! oh non ! s'écria une petite voix suppliante derrière Jo. Ne me demandez rien ; j'aimerais mieux mourir que d'essayer d'ajouter un mot à une si difficile histoire. Je ne peux pas, je ne peux pas ; je ne joue jamais à ce jeu-là.

– Beth a raison, s'écria Jo.


– S'il en est ainsi, dit M. Brooke, nous allons être obligés de planter là le pauvre chevalier et ses compagnons ; espérons que, quant à lui, il aura retrouvé sa princesse. Voilà longtemps que nous nous reposons, je propose que nous finissions notre journée par une belle promenade au bord de la rivière !

– Bravo ! » s'écria toute l'assistance.

En un clin d'oeil, tout le monde fut debout et se mit à gambader. Frank, le pauvre petit estropié, était resté assis un peu à l'écart ; il essaya de se lever, mais, dans un mouvement de dépit ou d'humeur, il avait jeté sa béquille à quelques pas de lui. Beth, voyant son embarras, prit son courage à deux mains et alla la lui ramasser.

« Puis-je faire autre chose pour vous ? lui dit-elle.

– Parlez-moi, s'il vous plaît. C'est triste d'être assis tout seul, » répondit Frank, qui était évidemment gâté chez lui.

S'il avait demandé à la timide Beth de lui débiter un discours latin, la tâche n'aurait pas paru à celle-ci plus ardue ; mais il n'y avait pas d'endroit pour se cacher, point de Jo pour se mettre devant elle, et le pauvre petit garçon la regardait d'un air si malheureux qu'elle résolut bravement d'essayer.

« De quoi aimez-vous à entendre parler ? demanda-t-èlle.

– Eh bien ! j'aime à entendre parler de crocket, de pêche et de chasse, dit Frank, qui, depuis son accident, n'avait pas encore appris à proportionner ses amusements à son état actuel.

– Mon Dieu, qu'est-ce que je vais faire ? se dit Beth. Je ne connais rien à tout cela. »

Et oubliant, dans son agitation, le malheur du petit garçon, elle dit, dans l'espoir de le faire parler :


« Je n'ai jamais vu chasser, mais je suppose que vous connaissez toutes ces choses-là.

– Oui, j'ai chassé une fois, mais je ne chasserai plus jamais. Je chassais quand je suis tombé en sautant par-dessus une maudite barrière. C'est à partir de ce jour-là que j'ai eu besoin d'une béquille. Il n'y aura plus de chevaux ni de chiens pour moi. »

Frank termina sa réponse par un soupir douloureux qui fit que Beth maudit intérieurement son innocente bévue.

« Vos cerfs anglais sont bien plus jolis que nos lourds buffles, » dit-elle en se tournant vers la prairie comme pour avoir de l'aide, et se réjouissant d'avoir lu un des livres de petit garçon que Jo adorait, pour pouvoir répondre au désir du petit Frank.

Les buffles amenèrent une conversation satisfaisante entre les deux enfants, et, dans son désir d'amuser une autre personne, Beth s'oublia elle-même et tint compagnie à Frank pendant la promenade.

« Elle le plaint et elle est bonne pour lui, dit Jo en la regardant de loin.

– J'ai toujours dit qu'elle était une vraie petite soeur de charité, » ajouta Meg.

La promenade au bord de l'eau, le jeu du renard et de l'oie et une partie de crocket (cette fois très amicale) remplirent très agréablement l'après-midi.

Au coucher du soleil, la tente fut enlevée, les paniers empaquetés et les bateaux chargés. Toute la compagnie y prit place et descendit la rivière en chantant.

Les invités de Laurie se séparèrent dans l'allée où ils s'étaient réunis à leur arrivée. Ils se dirent adieu, car la famille Vangh allait partir pour le Canada, et on ne devait plus se revoir.

Lorsque les quatre soeurs rentrèrent chez elles par


leur jardin, Kate, demeurée en arrière avec M. Brooke, quitta son ton protecteur, et s'adressant à M. Brooke dont elle appréciait le mérite, elle lui dit :

« Malgré leurs manières démonstratives, les Américaines sont très gentilles quand on les connaît.

– Je suis tout à fait de votre avis, répondit M. Brooke.

– La pauvre Meg, je la plains pourtant, ajouta Kate ; si jolie, sans fortune et obligée de travailler, d'être gouvernante, pour aider sa famille, c'est terrible ! – Ne la plaignez pas tant, répondit vivement M. Brooke ; Meg, riche et brillante de jeunesse et de beauté, n'eût peut-être jamais eu l'occasion de développer les qualités et de perdre les petits défauts qu'elle tenait de la nature, elle n'eût été qu'une charmante oisive comme tant d'autres. Elle deviendra, au contraire, avec le temps, une femme vraiment distinguée, digne du respect des coeurs et des esprits sérieux. D'ailleurs, miss Kate, l'Amérique n'est ni l'Anglet ni la France ; une femme qui doit à son travail et à son courage son indépendance et sa liberté, est estimée ici l'égale de celle qui n'a à apporter en dot à un mari que la fortune qu'elle doit à ses parents, et le gens intelligents la préfèrent souvent à toute autre Un Américain rougirait de penser à la dot de sa fiancée, et, s'il lui arrivait de s'en inquiéter et de s'en enquérir, il ne trouverait plus une fille honorable qui consentit à porter son nom. »

Miss Kate resta quelques minutes sans répondre, mais comme elle ne manquait ni de jugement ni de bonté :

« Monsieur Brooke, dit-elle, Dieu veuille qu'en vieillissant l'Amérique ne perde pas ces sages principes. Le sort des femmes, assurées d'être choisies pour ce qu'elles valent et pour elles-mêmes, y serait digne d'envie. »


CHAPITRE XIII LA SOCIÉTÉ DES ABEILLES ET LES CHÂTEAUX EN ESPAGNE

Par une après-midi brûlante de septembre, Laurie était paresseusement étendu dans un hamac, et s'y balançait en se demandant ce que faisaient ses voisines. ; mais sa paresse était trop grande ce jour-là pour lui permettre d'y aller voir. Il était dans un de ces mauvais jours qui ne sont ni agréables ni profitables. La grande chaleur le rendait indolent. Il n'avait pas étudié, il avait mis à l'épreuve la patience de M. Brooke, ennuyé son grand-père en jouant du piano la moitié de l'après-midi, rendu les bonnes à moitié folles de terreur en disant qu'un de ses chiens allait devenir enragé, et, après avoir rabroué son cocher pour quelque négligence imaginaire de son cheval, il s'était jeté dans son hamac pour réfléchir sur la stupidité du monde et non sur sa sottise propre ; mais la paix et la beauté du jour le remirent malgré lui en belle humeur.

Il faisait mille rêves tout éveillé en regardant les branches vertes du grand marronnier qui était au-dessus de sa tête, et s'imaginait qu'il était sur mer, faisant un voyage autour du monde, lorsqu'un bruit de voix le fit


revenir sur la terre ferme en un clin d'oeil. En regardant à travers les mailles du hamac, il aperçut ses amies qui sortaient de chez elles comme si elles allaient faire une expédition secrète.

« De quoi peut-il bien s'agir ? » se demanda Laurie, en ouvrant ses yeux à moitié fermés par ses rêves de circumnavigation.

Il y avait quelque chose d'extraordinaire dans l'air de ses voisines. Chacune d'elles avait un grand chapeau, une grosse gibecière en toile brune sur l'épaule et un long bâton à la main. Meg tenait un coussin, Jo un livre, Beth un panier et Amy un album. Elles marchèrent tranquillement à travers le jardin, sortirent par la porte de derrière, et commencèrent à monter la colline qui était entre la maison et la rivière.

« Eh bien.! c'est aimable d'avoir un pique-nique et de ne pas m'inviter ! se dit Laurie. Elles ne peuvent pas aller en bateau puisqu'elles n'ont pas la clef. Elles n'y pensent pas. Je vais la leur porter et voir ce qu'elles ont l'intention de faire. »

Il fut bientôt en bas de son hamac, rentra à la maison pour chercher la clef, qu'il finit par trouver dans sa poche. Si bien que les jeunes filles étaient déjà hors de vue lorsqu'il sauta par-dessus la haie pour courir après elles.

Croyant être très habile, il prit le plus court chemin pour aller, à travers champs, à la maison du bateau, et les y attendit ; mais personne ne vint. Très intrigué, il monta alors au haut de la colline pour tâcher de les découvrir. Un bouquet de grands pins, très rapproché, lui masquait une partie de la vue ; mais, du milieu de ce nid de verdure, un son, plus clair que les doux soupirs des pins et que le chant des grillons, arriva jusqu'à lui. Guidé par cette espèce de mélopée dont il


ne s'expliquait pas la nature, Laurie finit par faire une découverte.

« Voilà un joli tableau, » se dit-il en regardant à travers les pins.

C'était réellement un joli petit tableau. Les quatre soeurs étaient assises ensemble dans un petit coin bien ombragé, avec du soleil et de l'ombre tout autour d'elles ; le vent aromatisé ébouriffait leurs cheveux et rafraîchissait leurs joues, et tous les hôtes du bois faisaient leurs affaires autour d'elles, comme si elles n'étaient pas pour eux des étrangères, mais bien de vieilles amies.

Meg, assise sur son coussin avec sa robe rose au milieu de la verdure, paraissait aussi jolie et aussi fraîche qu'un rosier. Beth choisissait des pommes de pin parmi celles qui jonchaient la terre, car elle savait en faire de gentils petits ouvrages. Amy dessinait un groupe de fougères, et l'active Jo faisait, de sa voix bien timbrée, une lecture à ses soeurs tout en tricotant.

Une ombre passa sur la figure du jeune garçon en pensant qu'il n'avait qu'à s'en aller, puisqu'il n'avait pas été invité. Cependant il resta ; le chez lui où il aurait pu se réfugier lui paraissait très solitaire, et cette petite société tranquille, au milieu des bois, lui semblait plus attrayante que son isolement. Il demeura si immobile qu'un écureuil, occupé à faire ses récoltes, s'avança jusque tout près de lui ; mais, l'ayant soudain aperçu, il s'était enfui en poussant un cri aigu, comme le son d'un sifflet. Ce sifflement du petit animal fit lever toutes les têtes. Beth, la première, découvrit Laurie et lui fit signe de venir en lui adressant un sourire rassurant.

« Puis-je venir ou serai-je un fardeau ? » demanda-t-il en s'avançant lentement.

Meg fronça les sourcils, Jo elle-même le regarda avec


une sorte de méfiance. Cependant elle lui dit immédiatement :

« Vous pouvez naturellement venir. Nous vous l'aurions déjà demandé si nous avions pensé qu'un jeu de petites filles ne vous déplairait pas.

– J'aime toujours vos jeux ; mais, si Meg n'a pas envie que je reste, je vais m'en aller.

– Je n'ai aucune objection à votre venue, si vous faites quelque chose. C'est contre la règle d'être paresseux ici, répondit Meg gravement, mais gracieusement.

– Bien obligé ! Je ferai tout ce que vous voudrez si vous me permettez de rester un peu ; d'où je viens, il fait aussi mauvais qu'au Sahara. Dois-je coudre, lire, dessiner, trier des cônes ou faire tout à la fois ? Donnez vos ordres, je suis prêt. »

Et Laurie se coucha à leurs pieds d'un air de soumission tout à fait désarmant.

« Finissez mon histoire pendant que je passe le talon de mon bas, dit Jo en lui tendant son livre.

– Oui, madame, » fut l'humble réponse de Laurie.

Et il lit de son mieux pour prouver sa reconnaissance de la faveur qu'on lui avait faite en l'admettant dans la « Société des Abeilles », car c'est ainsi qu'on la nommait, cette petite société.

L'histoire n'était pas longue ; et, lorsqu'elle fut finie, il s'aventura à faire quelques questions comme récompense de sa docilité.

« S'il vous plaît, mesdames, pourrais-je demander si cette institution hautement instructive et charmante est nouvelle ?

– Voulez-vous le lui dire ? demanda Meg à ses soeurs.

– Il s'en moquera, dit Amy.

– Qu'est-ce que cela fait ? s'écria Jo.

– Je suis sûre que cela lui plaira, ajouta Beth.


– Naturellement cela me plaira, et je vous donne ma parole d'honneur que je ne m'en moquerai pas.. Allons, dites, Jo, et n'ayez pas peur.

– Cette idée, que je puisse avoir peur de vous ! riposta Jo. Eh bien, vous saurez que nous avons décidé de ne pas perdre nos vacances ; chacune de nous a eu une tâche et a travaillé de toutes ses forces. Les vacances sont presque finies, les tâches seront toutes faites à temps, et nous sommes très contentes de ne pas avoir été paresseuses.

– Vous avez bien raison d'être satisfaites, dit Laurie en songeant avec regret à ses journées inactives.

– Maman aime que nous soyons à l'air autant que possible ; nous apportons notre ouvrage ici et nous nous amusons bien. Par plaisanterie nous mettons de grands chapeaux, nous prenons de grands bâtons comme des voyageurs. Nous appelons cet endroit-ci la. montagne du vrai repos, parce que d'ici nous pouvons regarder bien loin et nous voyons le pays où nous espérons aller vivre un jour. Voyez ! »

Laurie regarda ce que Jo lui montrait. A travers une éclaircie de bois on apercevait, par-dessus la blonde rivière, bien loin au delà de la grande ville entourée de prairies, les montagnes aux cimes bleues qui semblaient toucher au ciel. Le soleil se couchait et les eaux resplendissaient de la splendeur d'un soleil d'été ; des nuages dorés et rouge pourpre se reposaient sur le sommet des montagnes, et bien haut, dans la lumière rougeâtre, s'élevaient des pics blancs qui brillaient comme les clochers aériens de quelque cité céleste.

« Oui, c'est vraiment très beau ! dit doucement Laurie, car il sentait très vivement les beautés de la nature. C'était là, sous ma main, et sans vous je ne l'aurais jamais vu.


– C'est souvent comme vous le voyez aujourd'hui, mais souvent aussi très différent et toujours splendide, » dit Amy.

Elle aurait bien voulu être de force à peindre ce beau paysage.

« Jo parle du pays où nous espérons vivre un jour, c'est de la vraie campagne qu'elle entend parler, de la campagne avec des poulets, des canards, des troupeaux, du foin, etc. Certainement, ce serait agréable, mais je voudrais que le beau pays, celui qui est au-dessus de toutes les campagnes réelles, soit pour nous facile à atteindre, dit rêveusement la pieuse petite Beth.

– Nous irons dans ce monde supérieur lorsque nous aurons été assez bonnes pour le mériter, répondit Meg de sa douce voix.

– C'est si difficile d'être bonne, dit Jo. Pas pour vous, Beth ; vous n'avez rien à redouter. Quant à moi, j'aurai à travailler rudement et à combattre, à grimper et à attendre, et peut-être n'y arriverai-je jamais, après tout.

– Vous m'aurez pour compagnon dans vos efforts, si cela peut vous être de quelque consolation, dit Laurie. J'ai du chemin à faire plus qu'aucune de vous pour arriver à la perfection.

– Ne serait-ce pas agréable si tous les châteaux en Espagne que nous faisons pouvaient devenir des réalités ? dit Jo après une petite pause.

– J'en ai fait une telle quantité qu'il me serait difficile d'en choisir un, dit Laurie en se couchant sur l'herbe et jetant des cônes à l'écureuil qui, après l'avoir trahi, était revenu tranquillement rejoindre cette tranquille société.

– Quel est votre château en Espagne favori ? demanda Meg.


– Si je dis le mien, me direz-vous les vôtres ?

– Oui, si tout le monde dit le sien.

– Oui, oui. Eh bien ! à vous, Laurie.

– Après avoir couru en tous sens à travers le monde, comme je le désire, et découvert quelque beau pays, jusqu'à moi inconnu, je m'établirais en Suisse, au pied d'une montagne, sur les bords d'un beau lac, et je ferais autant de musique que je voudrais. Là, je vivrais pour qui m'aimerait. Voilà mon château en Espagne favori. Quel est le vôtre, Meg ? »

Marguerite semblait trouver un peu difficile de dire le sien ; elle remua une grande feuille d'arbre devant sa figure en guise d'éventail, comme pour chasser des cousins imaginaires, pendant qu'elle disait lentement :

« J'aimerais avoir une charmante maison pleine de toutes sortes de choses de bon goût, une société honorable, instruite et agréable, avec assez d'aisance pour rendre tout le monde heureux autour de moi. »

C'était le tour de Jo.

« J'aurais, dit-elle, des étables pleines de magnifiques animaux, deux chevaux vigoureux, des chambres remplies de livres, et j'écrirais avec un encrier magique, de manière à ce que mes oeuvres devinssent fameuses, c'est-à-dire de celles qui font du bien au monde à perpétuité. Je ne serais pas fâchée non plus de faire quelque chose d'héroïque, dont notre père et maman seraient fiers, et qui ne fût pas oublié après ma mort. Je ne sais pas encore quoi, mais je cherche et j'espère vous étonner toutes ; cela me conviendrait. Voilà mon rêve favori.

– Le mien est de rester à la maison avec papa et maman et d'aider à prendre soin de la famille, dit Bett d'un air satisfait.


– Ne désirez-vous rien d'autre ? demanda Laurie.

– Depuis que j'ai mon piano, je suis parfaitement heureuse ; je désire seulement que nous restions tous ensemble et bien portants.

– J'ai des quantités innombrables de souhaits, mais celui que je préfère est d'aller à Home, de faire de belles peintures et d'être la plus grande artiste de l'Amérique. »

Ce fut le modeste désir d'Amy.

« Eh mais ! excepté Beth, nous sommes tous passablement ambitieux, dit Laurie qui mordillait un brin d'herbe d'un air très méditatif. Je voudrais savoir si jamais l'un de nous obtiendra ce qu'il désire ?

– Nous avons tous la clef de nos futurs châteaux en Espagne, dit Jo ; reste à savoir si nous saurons ouvrir la porte ou non.

– Si nous vivons encore tous dans dix ans d'ici, il faudra nous réunir pour voir combien d'entre nous auront vu leurs souhaits accomplis.

– Mon Dieu ! que je serai vieille ! vingt-sept ans ! s'écria Meg. qui, venant d'avoir ses seize ans, comptait comme si elle en avait dix-sept et se croyait déjà très âgée.

– Vous aurez vingt-cinq ans, Laurie, et moi vingt-quatre ; Beth vingt-trois et Amy vingt et un. Quelle vénérable société ! dit Jo.

– J'espère que, dans ce temps-là, j'aurai fait quelque chose, moi aussi, dit Laurie ; mais je suis si paresseux que j'ai peur de n'arriver à rien, Jo.

– Mère dit qu'il vous manque un but, et que, lorsque vous l'aurez trouvé, elle est sûre que vous travaillerez parfaitement.

– Est-ce vrai ? je travaillerai donc à le trouver, s'écria Laurie eu se levant avec une énergie subite. Ce


qui m'inquiète, c'est que je n'ai pas du tout la vocation des affaires, de ce que grand-papa appelle l'industrie. Je voudrais qu'il pût suffire à grand-père que j'aille à l'Université ; je donnerais ainsi à sa volonté quatre années de ma vie, et il devrait me laisser après faire mon choix. Mais non, il faut que je fasse ce qu'il veut ; sa volonté est inflexible. Si je n'avais pas peur de le chagriner, de le laisser seul, savez-vous que, dès demain, je m'embarquerais ? »

Laurie parlait avec excitation, et on aurait pu le croire prêt à exécuter sa menace, car il grandissait très vite et avait un désir impatient d'expérimenter le monde par lui-même.

« Vous n'avez pas tort, s'écria Jo ; embarquez-vous. dans un des vaisseaux de votre grand-père, et ne revenez que quand vous aurez prouvé que vous êtes par vous-même capable de vous tirer d'affaire. »

L'imagination de Jo était toujours enflammée par la pensée de tout exploit audacieux.

« Ce n'est pas bien, Jo ; vous ne devez pas parler de cette manière, et Laurie ne doit pas suivre vos conseils. Vous ferez seulement ce que dira votre grand-père, mon cher garçon, dit Meg de son ton le plus maternel. Travaillez le mieux possible au collège, et, quand il verra que vous essayez de lui plaire, je suis sûre que vous vous entendrez très bien pour le surplus avec lui. Il n'a que vous pour rester avec lui et l'aimer. Vous ne vous pardonneriez jamais de l'avoir quitté, s'il lui arrivait de mourir loin de vous. Ne soyez pas impatient, faites votre devoir et vous serez récompensé, comme l'est le bon monsieur Brooke, en étant respecté et aimé de tous.

– Que savez-vous de monsieur Brooke ? demanda Laurie, reconnaissant, au fond, des bons avis de Meg,


mais plus désireux encore de détourner la conversation de lui-même après son éruption extraordinaire.

– Je ne sais de M. Brooke que ce que votre grand-père en a dit à maman : il a pris soin de sa mère avec un dévouement infini jusqu'à sa mort, et, pour ne pas la quitter, a refusé d'aller à l'étranger chez des personnes qui lui offraient des chances très sérieuses de grande fortune.

– M. Brooke est modeste, répondit Laurie. Il ne pouvait pas s'expliquer pourquoi votre mère était si bonne pour lui ; il s'étonnait même qu'elle lui demandàt souvent de venir chez vous avec moi, et qu'elle le traitât toujours d'une manière particulièrement amicale. C'est à grand-père, je le vois bien, qu'il le devait. Grand-père n'est indiscret que pour le bien des autres ; aussi il faut voir comme M. Brooke vénère grand-père, et comme il aime votre mère ! Il en parle pendant des jours et des jours. Du reste, il parle de chacune de vous avec une amitié presque aussi grande que de votre chère maman. Eh bien, oui, Brooke est un être rare et excellent. Si jamais je possède mon château en Espagne, vous verrez ce que je ferai pour Brooke, car, si jamais je deviens quelque chose, c'est à lui que je le devrai.

– Commencez par faire quelque chose dès maintenant, dit Meg, en lui épargnant vos caprices.

– Qui vous a dit, s'écria Laurie, qu'il eût jamais eu à s'en plaindre ?

– Ce n'est pas. sa langue, bien sûr, dit Meg ; M. Brooke n'est pas de ceux qui se plaignent jamais, mais sa figure parle, malgré lui, pour lui : si vous avez été sage, il a l'air satisfait et marche vite ; si vous l'avez tourmenté, il a l'air triste et affligé.

– Eh bien ! j'aime beaucoup cela. Ainsi vous tenez


compte de mes bonnes et de mes mauvaises notes sur la seule inspection de la figure de M. Brooke. Je le vois saluer et sourire lorsqu'il passe devant votre fenêtre ; mais je ne savais pas que vous aviez en lui un télégraphe.

– Ne vous fâchez pas, Laurie, et, je vous en prie, ne lui racontez jamais que je viens de me permettre de vous parler de lui. J'ai voulu vous montrer que je m'inquiète de ce que vous faites. Ce qui est dit entre nous est dit en confidence, vous savez, s'écria Meg, tout alarmée à la pensée de ce qui pourrait parvenir de son discours imprudent jusqu'à M. Brooke, si Laurie lui racontait cet entretien.

– Ne craignez rien, miss, fit Laurie avec son plus grand air. Mais je ne suis pas fâché de savoir que M. Brooke était votre baromètre, en ce qui me concerne. Je veillerai à ce qu'il n'ait à me montrer à vous qu'au beau fixe.

– Je vous en prie, ne soyez pas offensé, mon cher Laurie. Je n'ai pas eu la prétention de vous faire un sermon ; mais j'ai été emportée par la peur de l'influence que pouvaient avoir sur vous les avis que Jo, étourdiment, vous avait donnés. Vous seriez le premier à regretter de les avoir suivis. Vous êtes si bon pour nous que nous vous considérons comme notre frère et vous disons tout ce que nous pensons. Pardonnez-moi. Mon intention a été bonne, vous n'en sauriez douter, Laurie ? »

Et Meg lui offrit sa main avec un geste timide mais affectueux.

Laurie, honteux de s'être montré un peu susceptible, serra la bonne petite main et dit franchement :

« C'est moi seul qui dois vous demander pardon ; je ne suis pas content de moi aujourd'hui, et tout est allé


de travers. J'aime que vous me disiez mes défauts et que vous soyez comme mes soeurs. Ainsi, ne faites pas attention à mes mouvements d'humeur. Je vous remercie, Meg, vous m'avez dit de très bonnes choses, et je tâcherai d'en profiter.

– Bravo, Meg ! et bravo, Laurie ! s'écria Jo. Dans tout cela, moi seule ai eu tort. »

Laurie, voulant montrer qu'il n'était pas blessé, fut aussi aimable que possible, dévida du fil pour Meg, récita des vers pour faire plaisir à Jo, secoua les pins pour faire tomber des pommes de pin à Beth, et aida Amy avec ses fougères. Il se montra, en un mot, digne d'appartenir à la Société des Abeilles. Au milieu d'une discussion animée sur les habitudes domestiques des tortues, le son d'une cloche avertit les quatre soeurs que Hannah venait de verser l'eau sur le thé, et que les jeunes filles auraient juste le temps de rentrer à la maison pour souper. Il n'y avait pas de temps à perdre si l'on ne voulait pas voir la vieille bonne mécontente. La séance fut donc levée.

« Pourrai-je revenir ? demanda Laurie.

– Si vous êtes sage et si vous aimez vos maîtres, comme on dit à l'école, répondit Meg en souriant, vous serez toujours le bienvenu.

– Je tâcherai.

, – Je vous apprendrai à tricoter comme font les Écossais. Il y a justement une demande de bas qui nous est faite par papa pour l'armée, » cria Jo à Laurie en agitant son gros tricot de laine bleue, comme un drapeau, quand ils se séparèrent à la porte.

Ce soir-là, lorsque Beth fit de la musique au vieux M. Laurentz, à la tombée de la nuit, Laurie, caché dans l''ombre d'un rideau, écoutait le petit David, dont la musique simple le calmait toujours. Son regard se fixa


avec attendrissement sur son grand-père qui, la tête dans les mains, pensait évidemment à l'enfant morte qu'il avait tant aimée, et le jeune homme, se rappelant alors la conversation de l'après-midi, se dit avec la résolution de faire joyeusement un sacrifice :

« Je laisserai mon château en Espagne de côté, et je resterai avec mon cher grand-père tant qu'il aura besoin de moi ; car, Meg a raison, il faut que grand-père puisse à jamais compter sur moi, il n'a que moi au monde. »


CHAPITRE XIV DEUX SECRETS

Jo était très occupée dans son grenier. Les jours d'octobre commençaient à devenir froids, et les après-midi étaient courtes. Pendant deux ou trois jours, le soleil brillant éclaira Jo assise sur le vieux sofa et écrivant fiévreusement dans ses cahiers étalés devant elle, pendant que Raton, son singulier favori, accompagné de son fils aîné, un beau jeune homme qui était évidemment très fier de ses naissantes moustaches, se promenait dans les haricots. Jo. très absorbée par son oeuvre, arriva enfin à sa dernière page. Ce fut avec une satisfaction très grande qu'elle traça au bas, en plus gros caractères, ce joli mot « FIN », que les auteurs aiment tant à écrire, et son nom orné d'un paraphe gigantesque.

Elle jeta alors sa plume de côté en s'écriant :

« Là ! j'ai fait ce que j'ai pu. Si cela ne convient pas, il faudra que j'attende jusqu'à ce que je puisse mieux faire. »

Et, se renversant sur son vieux sofa, elle rélut soigneusement son manuscrit, soulignant çà et là certains passages, y ajouta beaucoup 1 de points d'exclamation ressemblant à autant de petits manches à


balai, puis elle le roula, le lia avec un ruban rouge et resta une minute à le regarder d'un air sérieux et absorbé qui montrait visiblement combien elle avait pris son travail à coeur.

Le bureau que Jo avait dans son grenier était un ancien buffet de cuisine appuyé contre le mur. C'est là qu'elle enfermait ses papiers et quelques livres, pour les tenir hors de la portée de Raton et de monsieur son fils. Ayant comme elle des goûts littéraires très prononcés, ces deux rongeurs n'épargnaient pas les livres qui tombaient sous leurs dents aiguës. Jo prit un autre manuscrit dans ce réceptacle, et, le mettant, avec celui qu'elle venait d'achever, dans sa poche, elle descendit doucement l'escalier, laissant ses amis grignoter ses plumes et goûter à son encre. Arrivée au rez-de-chaussée, elle mit son chapeau et son manteau en faisant le moins de bruit possible. Ouvrant alors avec précaution une fenêtre du côté opposé à l'endroit où étaient ses soeurs, elle grimpa sur l'appui qui était très peu élevé, sauta par terre dans l'herbe et prit en courant un chemin de traverse qui la mena à la grande route. Une fois là, elle rajusta ses vêtements, se composa un maintien digne et sérieux, fit signe à un omnibus qui passait, et se laissa conduire vers la ville.

Si quelqu'un l'avait observée, il aurait à coup sûr trouvé ses mouvements extraordinaires, car, si, une fois descendue d'omnibus, elle marcha d'abord à grands pas, ce fut pour s'arrêter bientôt et brusquement devant un certain numéro d'une certaine rue très fréquentée. Ayant alors, après un peu d'hésitation, reconnu que c'était bien là la maison qu'elle cherchait, elle entra vivement dans l'allée. Mais, cela fait, au lieu de monter l'escalier, elle le regarda et


resta quelques minutes en contemplation devant la rampe. Non, César ayant à passer le Rubicon n'avait pas dû être plus perplexe. Jo était-elle moins brave que César ? c'est à croire, car tout à coup, la peur étant la plus forte, elle se rejeta dans la rue aussi rapidement qu'elle était entrée. Confessons-le, Jo, d'ordinaire si vaillante, répéta plusieurs fois cette manoeuvre, au grand amusement d'un jeune gentleman qui, posté à une fenêtre de la maison opposée, ne perdait aucun de ses mouvements. Enfin Jo, revenant pour la quatrième fois à l'assaut, sembla résolue pour cette fois. Le sort en était jeté ! Elle enfonça son chapeau sur ses yeux et monta les escaliers quatre à quatre comme. elle l'eût fait, si, en proie à une crise de dents, elle s'était déterminée enfin à se faire arracher toute la mâchoire plutôt que de reculer une lois encore.

Parmi les enseignes qui étaient à la porte de la maison où elle était entrée, se trouvait, en effet, celle d'un dentiste, et le jeune gentleman, après avoir regardé un moment la mâchoire artificielle qui s'ouvrait et se refermait lentement pour attirer l'attention du public sur cet incomparable râtelier, mit son pardessus et son chapeau, et descendit se poster dans l'encoignure d'une porte faisant face à la maison du dentiste.

« Comme cela ressemble à Jo, se dit-il en souriant et en frissonnant, d'être venue seule pour cette exécution ; mais, si elle a eu bien mal, elle aura besoin de quelqu'un pour l'aider à revenir. Attendons-la. »

Dix minutes après, Jo descendit l'escalier en courant, avec une figure très rouge et l'air de quelqu'u qui vient de passer, comme on dit, un mauvais quart


d'heure. A la vue du jeune gentleman, elle ne parut pas précisément contente et passa précipitamment à côté de lui, en se bornant à lui faire un petit signe de tête assez froid. Mais il la suivit en lui demandant d'un air de sympathie :

« Avez-vous eu bien du mal, ma pauvre Jo ?

– Non, pas trop.

– Vous avez eu vite fait.

– Oui, grâce à Dieu.

– Mais pourquoi y êtes-vous allée seule ?

– Parce que je ne voulais pas qu'on le sût.

– Vous êtes la personne la plus originale que j'aie jamais vue ! Combien vous en a-t-on ôté ? »

Jo regarda son ami comme si elle ne comprenait pas ce qu'il disait, puis elle se mit à rire, comme si elle était subitement égayée par une découverte inattendue.

« J'aurais voulu, dit-elle avec un grand sang-froid, qu'on m'en prît deux, mais il faut que j'attende huit jours.

– Il n'y a pas là de quoi rire comme vous venez de le faire, dit Laurie qui se sentait mystifié. Est-ce que vous viendriez de faire quelque sottise, Jo ?

– Pourquoi pas ? répliqua Jo ; n'en faisiez-vous pas une en même temps ? Qu'est-ce qui vous appelait, monsieur, dans cette salle de billard d'en face d'où évidemment vous sortez ?

– Je vous demande pardon, miss ; ce n'est pas une salle de billard, c'est un gymnase, et j'apprenais à sauter par-dessus les haies.

– Si c'est vrai, j'en suis charmée.

– Pourquoi ?

– Parce que vous pourrez m'apprendre à faire cette opération dans toutes les règles, et alors je


pourrai jouer Hamlet. Vous serez Laërte, et nous ferons quelque chose de magnifique de la fête du sautage. »

Laurie se mit à rire de si bon coeur et d'un rire si communicatif, que les passants sourirent malgré eux en l'entendant.

« Que nous devions jouer Ilamlet ou non, je vous apprendrai à sauter, Jo. Ce sera très amusant, et cela vous donnera des forces ; mais je ne crois pas que ce soit là votre seule raison pour dire : « J'en suis charmée », . de ce ton décidé.

– Non ! j'étais charmée d'apprendre que vous n'étiez pas dans la salle de billard, parce que j'espère que vous n'allez jamais dans ces endroits-là. Y allez-vous ?

– Pas souvent.

– C'est encore trop. Je voudrais bien que vous n'y ayez jamais mis les pieds.

– En quoi est-ce mal, Jo ? J'ai un billard à la maison ; mais ce n'est amusant que quand on est avec de bons joueurs, et, comme j'aime beaucoup ce jeu-là, je viens quelquefois jouer par ici avec Ned Moffat ou quelque autre jeune homme.

– Oh ! j'en suis bien fâchée ! Vous arriverez à l'aimer de plus en plus, vous y perdrez votre temps et votre argent, et vous deviendrez un de ces terribles jeunes gens qui ne valent pas grand'chose. J'espérais que vous feriez une exception dont vos amis pourraient être fiers, dit Jo en secouant la tête.

– Est-ce qu'on ne peut pas prendre de temps en temps un petit plaisir innocent, sans perdre sa respectabilité ? demanda Laurie qui paraissait blessé de la sévérité de Jo.

– Cela dépend comment et où on le prend. Je n''aime pas Ned et ses amis, et je voudrais que vous ne


vous confondissiez pas avec eux. Mère ne veut pas que nous recevions Ned chez nous, quoiqu'il désire beaucoup y avoir ses entrées, et, si vous devenez comme lui, elle ne voudra pas que nous continuions à vous voir comme nous le faisons.

– Serait-ce possible ? demanda anxieusement Laurie.

– Oui, elle ne peut pas supporter les jeunes gens qui se croient des hommes, et nous enfermerait dans des boîtes plutôt que de nous laisser avec eux.

– Eh bien ! elle n'a pas encore besoin d'acheter ses boîtes ; je ne suis pas un de ces jeunes gens et je n'ai pas l'intention d'en être un, mais j'aime à m'amuser de temps en temps sans faire de mal.

– Personne me vous en empêche ; amusez-vous, mais convenablement, et ne changez pas, car notre bon temps serait fini.

– Je serai un vrai saint.

– Je ne vous en demande pas tant ! Soyez un garçon simple, honnête et respectable, et nous ne vous abandonnerons pas. Je ne sais pas ce que je ferais si vous faisiez comme le fils de M. Kings : il avait beaucoup d'argent, ne savait comment le dépenser ; il devint joueur et même ivrogne, si bien qu'un jour il s'enfuit de chez lui, imita la signature de son père, je crois, et enfin fit toutes sortes d'atrocités.

– Et vous pensez que j'agirai probablement de même. Je vous suis bien obligé.

– Non ! oh non ! Mais j'ai si souvent entendu dire que l'argent est un grand danger, que je regrette souvent que vous ne soyez pas pauvre. Je ne serais pas inquiète sur vous, alors.

– Comment, sérieusement, vous êtes inquiète sur moi, Jo ?

– Oui, un peu, quand vous vous montrez mécon-


tent ou capricieux sans raison, comme cela vous arrive quelquefois, car vous avez une volonté tellement forte, que, si vous vous engagiez dans une mauvaise voie, je craindrais qu'il ne vous fût plus difficile qu'à un autre de vous arrêter. »

Laurie marcha en silence, et Jo le regarda, regrettant d'avoir parlé, car les yeux de son ami paraissaient fâchés, bien qu'elle vît sur les lèvres une sorte de sourire qui voulait n'être que moqueur.

« Allez-vous me faire des sermons tout le long du chemin ? lui demanda-t-il tout à coup.

– Naturellement non. Pourquoi ?

– Parce que, si vous en avez l'intention, je prendrai un omnibus. Mais j'aimerais mieux revenir avec vous à pied, car j'ai quelque chose à vous dire de très intéressant.

– C'est entendu. Je ne prêcherai pas plus longtemps, car j'aimerais immensément à entendre vos nouvelles.

– Très bien ; alors venez. Mais c'est un secret, et, si je vous dis le mien, il faut que vous me disiez le vôtre.

– Je n'en ai pas. » commença Jo.

Mais elle s'arrêta en se rappelant qu'elle en avait au moins un.

« Je sais, au contraire, que vous en avez un ; vous ne pouvez pas le nier ; ainsi confessez-vous, ou je ne vous raconterai rien.

– Votre secret est-il joli ?

– Oh ! c'est tout sur des gens que vous connaissez, et si amusant ! Il faut que vous le sachiez, et il y a longtemps que je désirais vous le dire. Allons, commencez.

– Vous ne direz rien chez nous de ce que je vais vous apprendre ?


– Pas un mot.

– Et vous ne me taquinerez pas quand vous le saurez ?

– Je ne taquine jamais.

– Si ; vous nous. faites faire tout ce que vous voulez. Je ne sais pas comment vous vous y prenez, mais c'est ainsi.

– Merci. Allons, dites, ma bonne Jo.

– Eh bien, j'ai donné des histoires de ma façon au directeur du Journal des Enfants, et il me dira la semaine prochaine s'il les accepte, murmura Jo à l'oreille de son confident.

– Hourra pour miss Marsch, le célèbre auteur américain ! s'écria Laurie en jetant son chapeau en l'air pour le grand plaisir de deux canards, quatre chats, cinq poules et une demi-douzaine de petits Irlandais, car déjà ils étaient hors de la ville.

– Chut ! cela n'aboutira probablement à rien, mais je ne pouvais pas m'empêcher d'essayer, et je n'ai rien dit à personne, parce que je ne voulais pas que personne autre que moi fût désappointé.

– Vous réussirez. Je suis sûr que vos histoires sont des oeuvres dignes de Shakespeare, en comparaison de la moitié des choses qu'on publie tous les jours. Ce sera très amusant de les voir imprimées, et nous serons tous fiers de notre auteur. »

Les yeux de Jo étincelèrent. Il est toujours agréable de voir qu'on croit à votre talent, et la louange d'un ami sincère est toujours douce.

« Et maintenant, Laurie, votre secret ! Jouez beau jeu, sans cela je ne vous croirai plus jamais, dit-elle en essayant d'éteindre les brillantes espérances qu'un mot d'encouragement avait fait naître en elle.

– Je ferais peut-être mieux de me taire, répondit


Laurie, mais je n'ai pas promis le secret, et je ne suis jamais content quand je ne vous ai pas dit toutes les nouvelles, petites ou grandes, qui arrivent jusqu'à moi. Mon secret, le voici : Je sais où est le gant que Meg a perdu.

– Est-ce tout ? » dit Jo d'un air désappointé.

Laurie secoua la tête affirmativement et la regarda d'un air de mystère.

« C'est bien assez pour le présent, et vous serez de mon avis quand vous saurez où il est.

– Dites-le alors. »

Laurie se pencha et murmura à l'oreille de Jo quelques mots qui produisirent un changement subit dans sa physionomie.

Elle s'arrêta et le regarda pendant une minute d'un air à la fois très surpris et très mécontent, puis continua à marcher en disant d'un ton bref.

« Comment le savez-vous ?

– Je l'ai vu.

– Où ?

– Dans sa poche, sans qu'il pût s'en douter.

Comment, depuis ce temps-là ?

– Ouii ; n'est-ce pas romanesque ?

– Non, c'est horrible..

– Cela ne vous plaît pas ?

– Cela me blesse infiniment, au contraire ! C'est offensant pour Meg. De pareilles choses ne devraient pas être tolérées Que dirait Meg si elle l'apprenait ?

– Vous m'avez promis de ne le dire à personne. Rappelez-vous cela, Jo.

– Je n'ai pas promis cela, Laurie.

– C'était sous-entendu, et je me fiais à vous.

– Eh bien ! je ne le dirai pas ; je voudrais même que vous ne me l'eussiez pas dit.


– Je pensais, au contraire, que vous seriez contente.

– A l'idée de voir quelqu'un penser à nous séparer de Meg ! Non, certes !

– Préféreriez-vous que cela fût déjà votre tour ?

– Je voudrais bien que quelqu'un essayât ! dit fièrement Jo.

– Et moi aussi ! »

Et Laurie rit de bon coeur à cette idée.

« Je ne pense pas que les secrets me conviennent ; j'ai l'esprit tout bouleversé depuis que vous m'avez dit celui de ce monsieur, qui n'est bien sûr pas le secret de Meg. Vous auriez cent fois mieux fait de le garder pour vous, dit l'ingrate Jo.

. : ..– Ce monsieur, ce monsieur, dit Laurie, est, vous le savez bien, le plus honnête homme du monde.

– Il ne manquerait plus qu'il ne le fût pas !. » répondit Jo indignée.

Laurie, étonné de l'effet qu'avait produit sa confidence, regrettait de l'avoir faite et cherchait un moyen de changer le cours des idées de Jo. Heureusement, il connaissait bien sa jeune amie.

« Descendons cette colline en courant ; le mouvement vous remettra, suggéra Laurie, et je parie que j'arriverai au bas avant vous.

– Vous pourriez perdre votre pari, répliqua Jo ; quand je m'y mets, je cours comme un cerf. »

Il n'y avait personne sur la route ; le chemin descendait devant elle d'une manière engageante. Jo, trouvant la tentation irrésistible et sentant aussi le besoin de secouer une pensée douloureuse, se mit à courir de toutes ses forces, laissant bientôt voler derrière elle son chapeau emporté par le veut et dispersant ses épingles à cheveux sur la route. Jo courait bien ; mais Laurie courait avec plus de méthode. Il arriva le premier au


but et fut complètement satisfait du succès de son traitement, car son Atalante arriva tout essoufflée, les cheveux éparpillés sur les épaules, les yeux brillants, les joues écarlates, et tout signe de déplaisir avait disparu de son visage.

« Je voudrais être une gazelle, ou même un cheval, pour courir pendant des heures dans cet air pur sa perdre la respiration. Notre course a été bien agréable, mais voyez dans quel état je suis ! Allez me ramasser mes affaires, comme un chérubin que vous êtes, » dit Jo en se laissant tomber au pied d'un érable qui parsemait la route de ses feuilles rougies.

Laurie partit lentement pour rassembler les épaves de Jo, et Jo se mit à rarranger ses cheveux défaits ; elle espérait bien que personne ne passerait jusqu'à ce qu'elle eût remis tout en ordre. Mais quelqu'un passa, et justement c'était Meg, qui paraissait particulièrement, ce jour-là, distinguée dans son costume de grande cérémonie, car elle venait de faire des visites.

« Que faites-vous ici ? dit-elle en regardant sa soeur avec la surprise d'une personne. bien élevée.

– Je cherche des feuilles, répondit doucement Jo en triant la poignée rosée qu'elle venait de ramasser à l'instant.

– Et des épingles à cheveux, ajouta Laurie en en jetant une demi-douzaine sur les genoux de Jo. Elles croissent sur la route, Meg, ainsi que les chapeaux de paille bruns.

– Vous avez encore couru, Jo ! C'est désolant ! Vous êtes incorrigible. Quand perdrez-vous vos habitudes d garçon ? dit Meg d'un air de reproche, en arrangeant le chapeau de sa soeur et en lissant ses cheveux avec lesquels le vent avait pris des libertés.

– Jamais, jusqu'à ce que je devienne raide et vieille


et que je doive me servir d'une béquille ! N'essayez pas de me faire grandir avant l'âge, Meg ; c'est déjà assez triste de vous voir changer tout à coup ; laissez-moi être une petite fille aussi longtemps que je pourrai. »

Jo se pencha en parlant, afin que sa soeur ne vît pas que ses lèvres tremblaient, car, depuis quelque temps, elle sentait que Meg devenait rapidement une femme, et ce que lui avait appris Laurie lui avait fait entrevoir, pour la première fois, qu'un jour ou l'autre un événement, sur lequel sa pensée ne s'était jamais arrêtée jusque-là, pourrait bien les séparer.

Laurie vit son trouble et empêcha Meg de le remarquer, en lui demandant vivement où elle était allée, « si belle que ça ? »

« Chez les Gardiner, et Sallie m'a raconté toutes sortes de choses sur la noce de Belle Moffat. Il paraît que c'était splendide. Ils sont partis et passeront tout l'hiver à Paris. Comme cela doit être agréable !

– Lui portez-vous envie, Meg ? demanda Laurie.

– J'en ai peur.

– J'en suis bien aise, murmura Jo en mettant son chapeau.

– Pourquoi ? demanda-t-elle toute surprise.

– Parce que, si vous aimez la richesse, ce qui est peut-être un tort, vous n'irez du moins jamais prendre pour mari un homme pauvre, dit Jo en fronçant, les sourcils à Laurie, qui lui faisait signe sur signe de faire attention à ce qu'elle allait dire.

– A quoi pensez-vous là, Jo ! Il est probable que je ne me marierai jamais, » répondit Meg en se mettant à marcher avec dignité.

Les deux autres la suivaient en chuchotant et en commentant cette réponse de Meg avec beaucoup d'animation.


Jo se conduisit, pendant huit ou dix jours, d'une manière si bizarre que ses soeurs en étaient étonnées. Elle se précipitait à la rencontre du facteur aussitôt qu'il arrivait, était impolie pour M. Brooke (dont elle avait fait grand cas jusque-là) toutes les fois qu'elle le voyait, regardait Meg d'un air désolé et venait subitement l'embrasser de la manière la plus mystérieuse. Elle et Laurie étaient toujours à se faire des signes et à parler de « l'aigle » d'ua air si bizarre, que les jeunes filles déclarèrent qu'ils étaient fous tous les deux.

Le samedi suivant, Jo sortit pour la seconde fois par la fenêtre et reprit le chemin qu'elle avait suivi huit jours plus tôt. Quand elle revint, Meg, qui cousait à sa fenêtre, fut scandalisée de la voir poursuivie dans le jardin par Laurie, et enfin rattrapée par lui dans le berceau d'Amy.

Ce qui arriva là, Meg ne pouvait .pas le voir, mais on entendait des éclats de rire, puis un murmure de voix et un grand froissement de cahiers et de papiers.

« Qu'est-ce que nous ferons de cette petite fille ? Elle ne se conduira jamais en jeune personne comme il faut, s'écria Meg d'un air de désapprobation. Quel malheur qu'elle ne soit pas née garçon !

– Pourquoi, Meg ? Elle est si drôle et si charmante comme elle est, dit Beth, qui n'avait jamais montré à personne qu'elle était quelque peu blessée de ce que Jo avait des secrets avec d'autres qu'avec elle.

– Nous ne pourrons jamais la rendre distinguée, » ajouta Amy qui était en train de se faire une collerette et qui, coiffée ce jour-là d'une manière nouvelle, paraissait très satisfaite de sa petite personne.

Quelques minutes après, Jo se précipita dans la chambre et, s'étendant tout de son long sur le sofa, affecta d'être très occupée à lire.


« Y a-t-il quelque chose d'intéressant dans ce que vous lisez ? lui demanda Meg avec condescendance.

– Rien qu'une histoire qui n'a pas l'air bien fameuse, répondit Jo en empêchant soigneusement ses soeurs de voir le nom du journal.

– Vous feriez mieux de la lire tout haut ; cela nous distrairait et nous empêcherait de faire des sottises, dit Amy d'un air digne.

– Quel en est le titre ? dit Beth en se demandant pourquoi Jo cachait sa figure derrière le papier.

– Les Peintres rivaux.

– Si cela vous paraît joli, lisez-le, » dit Meg.

Jo, faisant un « hum » prolongé, respira longuement et commença à lire très vite. Ses soeurs écoutèrent avec intérêt l'histoire, qui était romanesque et quelque peu pathétique, puisque la plupart des personnages finissaient par mourir.

« J'aime ce qu'on dit de cette splendide peinture, fut la remarque approbative d'Amy lorsque Jo eut fini.

– Je préfère l'entretien entre Viola et Angelo. Ce sont deux de nos noms favoris quand nous jouons pour nous la comédie ; n'est-ce pas bizarre ? dit Meg en s'essuyant les yeux, car cette scène l'avait émue.

– Par qui est-ce écrit ? Quel est l'auteur ? demanda Beth qui avait aperçu la figure de Jo et commençait à avoir des soupçons. Cela n'est toujours pas l'oeuvre d'une bête, Meg elle-même a pleuré !. »

La lectrice se leva subitement du canapé, où elle était couchée et, jetant au loin son journal, montra à ses soeurs une figure toute rouge et répondit d'un air en même temps solennel et excité :

« Par votre soeur Jo, ni plus ni moins !

– Par vous ! s'écria Meg en laissant tomber son ouvrage.


– C'est très beau, dit Amy.

– Je l'avais deviné ! s'écria Beth. Je l'avais deviné ! Oh, ma Jo, je suis si fière de vous ! »

Et Beth courut embrasser sa soeur et se réjouir de son succès.

La vérité est qu'elles étaient toutes très contentes ! Cependant Meg ne put le croire tout à fait que lorsqu'elle vit imprimé sur le journal : « Miss Joséphine Marsch. » Amy critiqua quelques menus détails artistiques de l'histoire et suggéra plusieurs idées pour une suite qui, malheureusement, ne pouvait exister, puisque les héros de l'histoire étaient morts. Beth sauta et dansa de joie. Hannah elle même vint enfin s'écrier très étonnée :

« Eh bien, si jamais j'avais cru que cette Jo en ferait autant ! » Hannah avait écouté la lecture.

Mme Marsch ne se montra pas mécontente. L'histoire était gentille et convenable ; elle faisait honneur aux sentiments moraux de l'auteur, et Jo déclara, avec des larmes dans les yeux, qu'elle ferait mieux d'être un paon et que ce fût fini. Lorsque le journal eut passé de mains en mains, on pouvait dire que « l'aigle » agitait triomphalement ses ailes sur la maison Marsch.

« Racontez-nous tout.

– Quand le journal est-il arrivé ?

– Combien vous a-t-on payé ?

– Que va dire papa ?

– Comme Laurie va rire ! » s'écrièrent-elles toutes à la fois.

Ces natures affectueuses se faisaient un jubilé de chaque petite joie de famille.

« Cessez de bavarder et je vous dirai tout, dit Jo en se demandant si miss Burney avait eu plus de gloire avec son Éveline qu'elle avec ses Peintres rivaux. Et,


ayant raconté comment elle avait donné ses histoires au journal, elle ajouta : « Lorsque je suis allée pour chercher une réponse, le directeur a dit que toutes deux lui plaisaient, mais qu'il ne payait pas les commençants, qu'il les aidait ainsi à se faire un nom, et que, ce nom fait, rien ne leur serait alors plus facile que de tirer parti de leur talent dans des journaux plus riches que le sien. Je lui ai, malgré cela, laissé les deux histoires ; je préfère l'honneur à l'argent. La première a paru aujourd'hui. Laurie a déjà lu mes Peintres vivaux, il m'a dit que cela n'était pas mal du tout ; il m'a engagée à en écrire d'autres et promis qu'il allait faire en sorte qu'on me payât la seconde. Oh ! je serais si heureuse de pouvoir plus tard gagner ma vie et surtout celle des autres ! »

Et Jo, enveloppant sa tête dans son journal, arrosa sa petite histoire de quelques larmes de plaisir, car être indépendante, devenir utile à ceux qu'elle aimait et être louée par eux, c'était là son plus cher désir, et ceci semblait être le premier pas vers ce but heureux.


CHAPITRE XV UNE DÉPÊCHE ET SES SUITES

« Le mois de novembre est le plus désagréable de l'année, dit Marguerite, qui se tenait debout près de la fenêtre, pendant une triste après-midi de novembre, en regardant le jardin tout fripé par la gelée.

– C'est pourquoi je suis née dans ce mois-là, répondit pensivement Jo, qui ne se doutait nullement de la tache d'encre qu'elle avait sur le nez.

– Si quelque chose d'agréable nous arrivait maintenant, nous trouverions tout de même que c'est un mois charmant, fit remarquer Beth, qui prenait toujours le bon côté des choses.

– Jamais rien d'agréable n'arrive dans notre famille, dit Meg, qui avait mal dormi. Nous travaillons tous les jours, tous les jours, sans aucune amélioration dans notre destinée, et avec très peu d'amusement. Il vaudrait autant être attaché à une roue de moulin.

– Mon Dieu, que nous sommes donc de mauvaise humeur ! s'écria Jo. Oh ! si je pouvais arranger les choses pour vous comme je le fais pour mes héroïnes ! Vous, Meg, vous êtes assez jolie et bonne ; j'aurais un parent riche qui vous laisserait sa fortune ; alors, vous seriez une riche héritière qui irait dans le monde, pour


éclipser ceux qui l'auraient d'abord abaissée. Après quoi, vous partiriez pour l'étranger d'où vous reviendriez Madame de quelque chose, au milieu d'un tourbillion de splendeur et d'élégance.

– J'aurais peur de la fortune pour moi, répondit vivement Meg ; elle me ferait peut-être tourner la tête. Dieu fait bien ce qu'il fait.

– Jo et moi, nous amènerons de la fortune à tous ; attendez seulement dix ans et vous verrez, dit Amy. Quand l'une de nous sera riche, toutes les autres le seront.

– Vous êtes une bonne fille, Amy ; il y a longtemps que je le sais. Je vous suis très reconnaissante de vos bonnes intentions, ma chérie. En attendant, travaillons, et travaillons sans cesse, prenons exemple sur notre mère et notre père. »

Meg soupira et se remit à regarder le jardin ; Jo posa ses coudes sur la table dans une attitude pleine d'énergie ; mais Amy continua à dessiner avec confiance son paysage, et Beth, qui était assise à l'autre fenêtre, dit en souriant :

« Voilà deux choses agréables qui vont arriver tout de suite : maman rentre et Laurie vient en courant, comme s'il avait quelque bonne nouvelle à nous apporter. »

Ils entrèrent tous deux ; Mme Marsch avec sa question habituelle : « Y a-t-il des nouvelles de votre père, enfants ? » et Laurie, en disant de sa manière persuasive :

« Voulez-vous venir vous promener en voiture avec moi ? J'ai pioché mes mathématiques jusqu'à en être tout étourdi, et je vais me rafraîchir au grand air. Le temps est sombre, mais l'air n'est pas froid. Je ramènerai M. Brooke ; ainsi ce sera gai à l'intérieur, sinon.


à l'extérieur. Venez, Jo. Vous et Beth viendrez, n'est-ce pas ?

– Naturellement, oui.

– Pour moi, je vous remercie, mais je suis occupée, » dit Meg en ouvrant son panier à ouvrage.

– Jo, Beth et moi, nous serons prêtes dans une minute, s'écria Amy en courant se laver les mains.

– Puis-je faire quelque chose pour vous, madame maman ? demanda Laurie en se penchant sur le fauteuil de Mme Marsch, avec le regard et le ton affectueux qu'il avait toujours avec elle.

– Non, merci ; cependant vous me feriez bien plaisir d'aller demander à la poste s'il n'y a rien pour nous. C'est notre jour d'avoir une lettre, et le facteur est déjà venu. Mon mari est pourtant aussi régulier que le soleil, mais il y a peut-être eu quelque retard en route. »

Un violent coup de sonnette l'interrompit, et, une minute après, Hannah entra avec un papier à la main.

« C'est une de ces terribles choses du télégraphe, madame, » dit-elle en lui tendant le papier, comme si elle eût eu peur qu'il fit explosion.

Au mot « télégraphe », Mme Marsch arracha la dépêche des mains de Hannah, lut les deux lignes qu'elle contenait et retomba dans son fauteuil., aussi blanche que si le petit papier lui eût envoyé un boulet au coeur.

Laurie se précipita en bas pour aller chercher de l'eau ; Meg et Hannah la soutinrent, et Jo lut tout haut, d'une voix effrayée, le télégramme :

« Madame Marsch,

« Votre mari est très malade, venez tout de suite.

« S. HALE.

« Grand Hôpital – Washington. »


Comme la chambre était tranquille pendant que Jo lisait cela ! mais comme subitement le jour leur parut à tous étrangement sombre ! Le monde entier était changé quand les jeunes filles se pressèrent autour de leur mère. Tout le bonheur et le soutien de leur vie était au moment de leur être enlevé.

Mme Marsch fut cependant la première remise ; elle relut la dépêche et tendit le bras à ses enfants, en disant d'un ton qu'elles n'oublièrent jamais :

« Je partirai immédiatement. Dieu veuille que je n'arrive pas trop tard ! 0 mes enfants ! aidez-moi à supporter le coup qui nous menace. Mes seules forces n'y suffiraient pas. »

Pendant quelques minutes, on n'entendit plus dans la chambre que le bruit des sanglots, mêlé de quelques paroles d'encouragement, de tendres assurances d'aide mutuelle et de quelques mots d'espérance qui mouraient dans les larmes.

La pauvre Hannah, avec une sagesse dont elle ne se doutait pas, donna aux autres un bon exemple

« Le bon Dieu gardera le cher homme. C'est dans sa main qu'est la vie et la mort. Je ne veux pas perdre mon temps à pleurer ; je vais tout de suite apprêter vos affaires, madame, » dit-elle en s'essuyant les yeux avec son tablier.

Et, donnant à sa maîtresse une bonne poignée de main, elle alla travailler comme s'il y eût eu trois femmes en elle.

« Elle a raison, dit Mme Marsch, il ne s'agit pas de pleurer encore. Reprenons courage, enfants. Soyez calmes et laissez-moi réfléchir.

« Où donc est Laurie ? demanda Mme Marsch, lorsque. ayant rassemblé ses pensées, elle eut décidé ce qu'elle devait faire d'abord.


– Ici, madame. Oh ! laissez-moi faire quelque chose pour vous ! » s'écria le brave garçon en rentrant dans la chambre.

Il s'était retiré dans la pièce à côté en se disant que leur douleur était trop sacrée pour que des yeux étrangers, même les siens, eussent le droit, dès le premier moment, de la partager.

« Répondez par un télégramme à M. Hale, à Washington, que je partirai demain matin par le premier train.

– Les chevaux sont attelés, répondit Laurie, je puis aller partout, faire tout promptement. »

Laurie aurait voulu pouvoir voler au bout du monde.

« Il faudra porter un billet chez tante Marsch, Jo Donnez-moi cette plume et du papier. »

Jo déchira le côté blanc de l'une de ses pages nouvellement copiées, elle approcha la table de sa mère ; elle devina la dure nécessité où était Mme Marsch d'emprunter de l'argent à sa tante pour subvenir aux dépenses inattendues de ce long voyage.

« Mais, moi, que ferai-je donc ? se disait-elle. Ou plutôt que ne ferais-je pas afin de pouvoir ajouter quelque chose à la somme nécessaire pour ces terribles. dépenses ?

« Maintenant, cher Laurie, dit Mme Marsch, allez au télégraphe, mais ne surmenez pas votre cheval. »

L'avertissement de Mme Marsch était jeté au vent, car, cinq minutes après, Laurie passait comme une flèche sur un cheval fringant.

« Jo, vous irez dire à Mme Kings de ne plus compter sur moi. En même temps, vous achèterez les médicaments dont je vous donne la liste ici ; les pharmacies des hôpitaux, dans ces temps de guerre, ne sont pas toujours bien montées. Beth, vous irez demander à


M. Laurentz deux bouteilles de vin vieux pour votre père. Amy, dites à Hannah de descendre la grande malle noire, et vous, Meg, venez m'aider à choisir ce que je dois emporter. »

Meg supplia sa mère de s'en rapporter à elles et de les laisser agir. Elles se dispersèrent toutes comme des feuilles devant un coup de vent. L'intérieur tranquille et heureux avait été aussi soudainement troublé que si la dépêche survenue eût été un talisman de malheur.

M. Laurentz vint presque aussitôt avec Beth, apportant toutes sortes de choses pour le malade. Il voulait que Mme Marsch n'eût aucune inquiétude sur ses filles pendant son absence et lui promit de veiller paternellement sur elles, aussi longtemps qu'il le faudrait. Ces assurances firent grand bien à Mme Marsch. Il n'y eut rien que le bon M. Laurentz n'offrît, depuis sa robe de chambre jusqu'à lui-même, si Mme Marsch voulait l'accepter pour compagnon de voyage. Mais cela était impossible ; Mme Marsch ne voulut pas entendre parler de laisser entreprendre ce long voyage au vieux monsieur ; cependant, lorsqu'il en parla, elle se dit qu'elle allait être bien seule en effet, pour une si longue route.

M. Laurentz devina sans doute ce qui se passait en elle, car on le vit tout à coup froncer les sourcils, puis se frotter les mains, et finalement sortir, en disant qu'il reviendrait immédiatement. Personne n'avait eu le temps de penser de nouveau à lui, quand Meg, passant devant la porte d'entrée avec une paire de caoutchoucs d'une main et une tasse de thé dans l'autre, se rencontra avec M. Brooke,

« Je suis très affligé d'apprendre votre peine, miss Marsch. Je voudrais bien ne pas vous être inutile dans cette circonstance, et je viens, d'accord avec M. Laurentz, offrir à votre mère de l'accompagner à


Washington et d'y rester aussi longtemps que l'exigera la santé de votre père. Lui laisser faire un si douloureux voyage seule ne me paraît pas possible. M. Laurentz a précisément besoin que j'aille à Washington pour y soigner ses intérêts dans une affaire délicate, et il serait très heureux, ainsi que moi, que mon voyage, concordant avec celui de Mme Marsch, pût lui être de quelque utilité. »

Les caoutchoucs de Meg tombèrent par terre, et son thé était très près de les suivre.

Meg se trouva d'abord sans voix pour répondre à M. Brooke ; mais elle lui tendit la main avec une figure si pleine de reconnaissance, que M. Brooke se sentit payé au centuple.

« Que vous êtes bons, tous ! s'écria-t-elle enfin. Mère acceptera, j'en suis sûre, monsieur Brooke, et nous serons si rassurées de savoir qu'elle a quelqu'un, et que ce quelqu'un est vous, pour prendre soin d'elle, que je ne sais comment vous remercier. »

Meg parlait de tout son coeur ; elle ne quitta pas la main de M. Brooke et le fit entrer au parloir, en lui disant qu'elle allait appeler sa mère.

Tout était arrangé, lorsque Laurie, qui avait voulu épargner à Jo d'aller chez sa tante, arriva avec un billet de tante Marsch contenant la somme désirée, ainsi que quelques lignes répétant qu'elle avait toujours dit qu'il était absurde à son beau-frère d'aller à l'armée, qu'elle lui avait prédit qu'il n'en adviendrait rien de bon, et qu'elle espérait qu'une autre fois il suivrait ses avis. Mme Marsch, très émue quoique silencieuse, continua ses préparatifs de départ ; ses lèvres étroitement serrées auraient appris à Jo, si elle eût été là, ce qu'il lui en avait coûté de demander un service à leur tante.

La courte après-midi s'était écoulée ; tous les prépa¬


ratifs étaient faits. Meg et sa mère achevaient quelques travaux de couture indispensables, et Beth et Amy s'occupaient du thé, pendant que Hannah finissait de repasser. Jo ne revenait pas. Elles commencèrent à s'inquiéter, et Laurie sortit pour aller à sa recherche, car personne ne savait ce que Jo, inquiète d'un refus possible de sa tante, pouvait avoir imaginé. Cependant il ne la rencontra pas, et bientôt elle revint seule. Elle avait, en entrant, un air très bizarre qui semblait un mélange de plaisir et de crainte, de satisfaction et de regret, et qui fut une aussi grande énigme pour sa famille que le petit rouleau d'or qu'elle mit devant sa mère en disant d'une voix étranglée :

« Voici ma contribution pour faire du bien à père et le ramener bientôt au milieu de nous.

– Où avez-vous eu cette grosse somme, ma chère ? Vingt-cinq dollars ! Jo, j'espère que vous n'avez rien fait d'irréfléchi.

– Non, c'est honnêtement à moi ; je ne l'ai ni mendié, ni emprunté, ni volé. Je l'ai gagné et je ne pense pas que vous me blâmiez, puisque ce que j'ai vendu était ma propriété. »

Tout en parlant, Jo ôta son chapeau, et un cri général se fit entendre, car ses longs cheveux épais étaient coupés courts.

« Vos cheveux, vos beaux cheveux ! oh ! Jo, comment avez-vous pu faire cela ? C'était votre beauté ! Ma chère enfant, il n'y en avait nulle nécessité. »

Mme Marsch la prit dans ses bras ; les deux têtes se confondirent dans une étreinte muette.

« Elle ne ressemble plus à notre Jo, dit-elle en se tournant vers ses autres enfants ; mais nous l'aimerons encore plus tendrement maintenant. »

Comme chacune se récriait, et que Beth embrassait


avec une sorte de piété la tête tondue de Jo, celle-ci prit un air indifférent qui ne trompa personne, et, passant la main sur ses cheveux coupés courts, comme si cela lui plaisait, elle dit :

« Ne gémissez pas, Beth ; cela n'affecte pas le sort de la nation, et ce sera bon pour ma vanité. Je devenais-trop fière de ma perruque ; cela me fera du bien de ne plus avoir cette vanité sur la tête. Je me sens délicieusement fraîche et légère, et le perruquier m'a assuré que j'aurais bientôt des boucles qui me donneront l'air d'un garçon, m'iront très bien, par conséquent, et. seront faciles à peigner. Je suis satisfaite ; ainsi, prenez, l'argent, je vous en prie, et soupons.

– Racontez-moi tout, Jo. Je ne suis pas tout à fait satisfaite ; mais je ne peux pas vous blâmer et je sais que vous avez sacrifié de tout votre coeur votre vanité, comme vous l'appelez, à votre tendresse pour votre père et pour nous tous. Je crains pourtant que vous n'ayez : pas consulté vos forces, et que vous ne le regrettiez un jour, dit Mme Marsch.

– Non certes, répondit vivement Jo, trop heureuse-de ce que son action n'eût pas été entièrement condamnée.

– Qu'est-ce qui vous en a donné l'idée ? demanda. Amy, qui aurait aussi bien pensé à couper sa tête qu'à couper ses jolis cheveux.

– Eh bien ! je désirais ardemment faire quelque-chose pour père, répondit Jo pendant qu'elles se mettaient à table ; je déteste autant que mère emprunter quelque chose aux gens, et je n'étais pas sûre que tante Marsch prêtât toute la somme nécessaire. Meg avait dernièrement donné son salaire de trois mois pour payer le loyer, tandis que moi, je m'étais acheté des habits avec le mien. J'ai trouvé que c'était très mal et j'ai senti


qu'il fallait que je fisse à mon tour quelque chose pour le bien commun. Une fois cette idée admise, je me serais. coupé le nez, s'il l'avait fallu, pour le vendre, plutôt q de ne rien vendre du tout.

– Vous n'avez pas de reproches à vous faire pour vo-vêtements, mon enfant. Vous n'aviez pas de vêtements. d'hiver, et vous avez acheté les plus simples avec l'argent que vous aviez gagné, en travaillant d'une manière peu agréable, dit Mme Marsch avec un regard qui réchauffa le coeur de Jo.

– Je n'avais pas eu d'abord la moindre idée de vendre mes cheveux ; mais, en marchant, je me demandais ce que je pourrais faire. Dans une devanture de coiffeur je vis des queues de cheveux avec les prix marqués ; j'en remarquai une, noire, plus longue que la mienne, mais pas si épaisse, elle était marquée quarante dollars. Tout à coup la pensée me vint que je possédais quelque chose dont je pouvais. avoir de l'argent, et, sans m'arrêter à réfléchir, j'entrai dans la boutique, et je demandai au coiffeur s'il achetait des cheveux et combien il me donnerait des miens.

– Je ne comprends pas comment vous avez osé-le demander ! s'écria Beth avec terreur.

– Le coiffeur était un gros homme chauve qui n'avait pas l'air imposant. Il n'avait à s'occuper de cheveux que pour le compte des autres. Il parut. d'abord étonné, comme s'il n'était pas habitué à voir des jeunes filles se précipiter dans sa boutique et lui demander d'acheter leurs cheveux, puis il dit que les miens ne lui conviendraient guère, qu'ils n'étaient pas d'une couleur à la mode, qu'il ne payait jamais bien cher ces couleurs-là et que, d'ailleurs, ce qui donnait de la valeur à ceux qu'il vendait, c'était la prépara¬


tion, etc., etc. Bref, il se faisait tard, et j'avais peur de ne pas réussir du tout, si je ne le décidais pas tout de suite. Vous savez, lorsque je commence quelque chose, je déteste l'abandonner ; je lui demandai de les prendre tels qu'ils étaient et je lui dis pourquoi j'étais si pressée. C'était bête, mais cela le fit changer de ton ; j'étais excitée en lui racontant mon histoire ; et sa. femme, une dame très maigre, qui m'avait écoutée jusque-là sans se mêler à l'affaire, lui dit avec bonté : « Prenez-les, Thomas, et obligez la demoiselle. J'en ferais autant pour notre Jimmy, si j'avais des cheveux de quelque valeur. »

– Quel était ce Jimmy ? demanda Amy qui aimait à ce que les choses lui fussent expliquées jusqu'au bout.

– C'était leur fils qui est soldat. Ces choses font tout de suite des amis de gens inconnus. La femme du coiffeur me parla donc de son Jimmy pendant tout le temps que son mari me tondait et parvint à me distraire complètement.

– N'avez-vous pas eu un sentiment terrible quand le premier coup de ciseaux fut donné ? demanda Meg en frissonnant.

– J'ai regardé une dernière fois ma crinière, et ça a été tout. Je ne pleurniche jamais pour des bagatelles comme cela ! Je dois cependant confesser que je me suis sentie toute bizarre quand j'ai vu mes chers vieux cheveux sur la table, et que je n'ai plus senti sur ma tête que des petits bouts courts et raides. Il me semblait presque que j'avais un bras ou une jambe de moins. La femme me vit les regarder et m'en donna une grande mèche. Je vais vous la donner comme souvenir des gloires passées, maman, car c'est si agréable d'avoir des cheveux courts, que je


ne pense pas que je me laisse jamais repousser une queue comme celle que j'avais. »

Mme Marsch plia la grande mèche de cheveux châtains, et, quand elle se retourna pour la placer dans son portefeuille, à côté d'une mèche de cheveux gris et courts, on aurait pu voir la pauvre mère déposer un baiser sur ces deux reliques. Elle aurait voulu parler à Jo : mais ne put que lui dire : « Ma chérie, » et quelque chose dans sa figure fit penser à ses enfants qu'il fallait changer de sujet de conversation. Elles parlèrent alors aussi gaiement que possible de la bonté de M. Laurentz, puis de l'offre et du départ de M. Brooke :

« Qu'en pensez-vous, Jo ? lui dit Beth.

– Je pense, dit Jo, je pense que c'est très bien, absolument bien. Je ne puis penser autrement. »

On causa enfin de la perspective d'un beau temps pour le lendemain et du bonheur qu'elles auraient quand leur mère serait revenue, leur rapportant de vraies bonnes nouvelles.

Personne ne désirait aller se coucher ; mais, quand dix heures sonnèrent, Mme Marsch mit de côté l'ouvrage qu'elle venait de terminer et dit : « Venez, enfants. » Beth alla au piano et joua l'hymne favorite de son père. Elles commencèrent toutes bravement à chanter, mais bientôt les sons se refusèrent à sortir de leurs lèvres ; l'une après l'autre, elles durent se taire. Beth seule acheva la prière, car la musique était la manière d'exprimer ses sentiments qui l'intimidait le moins.

« Allez vous coucher, maintenant, mes filles bienaimées, leur dit Mme Marsch après les avoir tendrement embrassées l'une après l'autre ; mais ne causez pas ce soir, car il faudra nous lever de bonne heure, et nous avons besoin de tout le sommeil possible. Bonsoir


mes chéries ! Que Dieu vous garde et nous conserve votre père ! »

Les quatre enfants se couchèrent aussi silencieusement que si le cher malade eût été dans la chambre à. côté. Beth et Amy s'endormirent vite malgré leur douleur ; mais Meg, absorbée dans les pensées les plus sérieuses qu'elle eût jamais eues, resta éveillée. Jo, immobile, semblait endormie, quand un sanglot à. demi étouffé apprit à Meg qu'elle ne dormait pas non plus. Elle passa sa main sur le visage de sa soeur et sentit qu'elle avait les joues mouillées de larmes.

« Jo chérie, qu'avez-vous ? Pleurez-vous à cause de papa ?

– Tout à l'heure, oui, mais pas en ce moment. Oh ! c'est indigne !

– Pourquoi, alors ?

– Je suis assez sotte, Meg, le croiriez-vous, pour pleurer mes cheveux ! s'écria la pauvre Jo qui essayait en vain d'étouffer son chagrin dans son oreiller. J'ai honte de moi, et c'est aussi, je crois, de honte que je pleure. C'est plus mêlé que mes cheveux ne l'avaient jamais été. »

Ces paroles ne semblèrent pas comiques dû tout à Meg. Elle caressa et embrassa tendrement la pauvre héroïne.

« Je ne suis pas fâchée de l'avoir fait, protesta Jo d'une voix altérée ; je recommencerais demain si je pouvais ; c'est seulement la partie vaine et égoïste des moi-même qui pleure de cette stupide manière. Ne le' dites à personne, c'est fini maintenant ! Je pensais que vous étiez endormie, et j'avais cru pouvoir gémir en-secret sur ma seule beauté. Comment cela se fait-il que vous ayez été éveillée ?

– Je ne peux pas dormir, je suis si inquiète !


– Pensez à quelque chose d'agréable, et vous vous endormirez bientôt

– J'ai essayé, mais j'ai été encore plus éveillée qu'avant.

– A quoi pensiez-vous ?

– Je pensais, dit Meg en baissant la voix, que M. Laurentz était bien bon d'envoyer un homme aussi parfait que M. Brooke en Amérique avec maman en ce moment. »

Jo se mit à rire, et Meg lui ordonna d'un ton bref de se taire ; puis elle lui promit de faire boucler ses cheveux, et s'endormit bientôt en rêvant à son château en Espagne.

Minuit venait de sonner et les chambres étaient silencieuses, quand Mme Marsch se glissa doucement d'un lit à l'autre, relevant une couverture ici, arrangeant un oreiller là, s'arrêtant pour regarder longuement et tendrement la figure de chacune de ses enfants, les bénissant l'une et l'autre du fond de son coeur et adressant à Dieu une de ces prières dont les mères seules ont le secret. Comme elle levait le rideau pour sonder du regard la nuit terrible, la lune sortit subitement de derrière les nuages et brilla sur elle comme pour lui dire : « Ne te désespère pas ; il y a toujours du soleil derrière les nuages. »


CHAPITRE XVI UN PAQUET DE LETTRES

Les soeurs allumèrent leurs lampes le lendemain matin, au point du jour, pendant que tout, au dehors, était froid et sombre, et elles adressèrent au ciel leurs prières avec une ardeur qu'elles n'avaient jamais sentie si grande auparavant, car maintenant l'ombre d'une douleur réelle était venue leur montrer combien leur vie avait été riche en bonheur jusque-là. Elles convinrent, en s'habillant, de se montrer pleines d'espoir et de confiance en Dieu en embrassant leur mère, au moment du départ, afin de ne pas ajouter le poids de leur douleur à la sienne. Tout leur paraissait tout autre qu'à l'ordinaire, lorsqu'elles descendirent. Le calme du dehors faisait un triste contraste avec la sombre agitation de leur petit intérieur. Le déjeuner, préparé déjà, avait, lui aussi, un air étrange ; la figure de Hannah ne semblait pas la même non plus, pendant qu'elle allait et venait dans la chambre, avec son bonnet de nuit sur la tête. La grande malle était toute prête dans le vestibule, le châle et le chapeau de Mme Marsch l'attendaient sur le canapé. La bonne mère essaya de manger avec ses filles ; mais elle était si pâle, et paraissait si fatiguée par une nuit d'insomnie, que toutes trouvèrent leur


résolution bien difficile à tenir. Les yeux de Meg se remplissaient de larmes malgré elle. Jo fut plus d'une fois obligée de cacher sa figure dans sa serviette, et le visage des deux plus jeunes avait une expression grave et troublée, comme si la douleur était pour elles une nouvelle expérience.

Personne ne parlait, mais, comme le moment de la séparation approchait et que déjà elles entendaient la voiture, Mme Marsch dit à ses enfants, qui étaient toutes occupées autour d'elle, l'une pliant son châle, l'autre arrangeant les brides de son chapeau, la troisième lui mettant des caoutchoucs, et la quatrième fermant son sac de voyage :

« Mes enfants, je vous laisse aux soins de Hannah et sous la protection de M. Laurentz. Hannah est la fidélité même, et votre bon voisin vous gardera comme si vous étiez ses propres enfants. Je n'ai pas de craintes pour vous, et, cependant, j'ai peur que vous ne preniez pas avec courage votre affliction. Lorsque je serai partie, ne vous désolez pas et ne vous désespérez pas ; ne pensez pas non plus que vous vous consolerez en restant inoccupées et en essayant d'oublier. Continuez à faire votre travail quotidien, sous l'oeil de Dieu, comme d'habitude, car le travail est un soulagement béni. Rappelez-vous que nous avons toujours un père au ciel.

– Oui, mère.

– Soyez prudente, chère Meg, veillez sur vos soeurs, consultez Hannah et allez vers M. Laurentz, lorsque vous aurez quelque difficulté. Vous, Jo, soyez patiente, ne vous découragez pas, et ne faites pas d'actions irréfléchies ; écrivez-moi souvent, et restez ma brave fille, prête à nous aider et à nous consoler tous. Beth, demandez du courage à votre musique et soyez fidèle à vos. petits devoirs : et vous, Amy, aidez vos soeurs autant


que vous le pourrez ; soyez docile ; je veux vous retrouver toutes meilleures encore que vous n'êtes.

– Oui, mère, nous vous le promettons. »

La voiture s'arrêta à la porte ; c'était l'instant difficile, mais les jeunes filles sùrent se contenir ; pas une ne pleura, pas une ne courut après sa mère, ni ne se lamenta, quoiqu'elles eussent le coeur bien gros, en envoyant à leur père des messages d'amour, qui arriveraient peut-être trop tard pour qu'il les reçût. Elles embrassèrent leur mère avec une sorte de calme, l'entourèrent tendrement jusqu'au dernier moment, et essayèrent d'agiter leurs mouchoirs lorsque la voiture se mit en route. Laurie et son grand-père étaient venus dire adieu à Mme Marsch. D'autre part, M. Brooke paraissait si fort et si bon que les jeunes filles sentirent qu'elles pouvaient se reposer sur lui des soins dont pourrait avoir besoin leur mère.

« Adieu, mes chéries, Dieu vous bénisse et vous garde toutes, » dit Mme Marsch en embrassant l'un après l'autre, une dernière fois, les chers visages de ses enfants. Puis elle se jeta dans la voiture.

Comme elle s'éloignait, le soleil se leva, et, en se retournant pour regarder encore ses enfants, elle le vit briller sur le groupe assemblé à la porte, comme un meilleur présage. Ses filles lui adressèrent encore un sourire en agitant leurs mouchoirs. La dernière chose qu'aperçut Mme Marsch fut leurs quatre gracieuses figures, et derrière elles, comme un corps de réserve, le vieux M. Laurentz, la fidèle Hannah et le dévoué Laurie.

« Comme tout le monde est bon pour nous ! dit-elle en se retournant et voyant une nouvelle preuve de ce qu'elle disait dans la figure sympathique de son jeune compagnon.


– Je ne vois pas comment il pourrait en être autrement répondit M. Brooke. Est-il une meilleure et plus aimable famille que la vôtre ? »

Mme Marsch, pensant à ses filles, ne put s'empêcher de lui répondre avec un sourire d'adhésion.

Ainsi son long et triste voyage commença par de bons présages, du soleil, des sourires, de bonnes et affectueuses paroles.

« Je suis dans le même état que s'il y avait eu un tremblement de terre, dit Jo lorsque leurs voisins les eurent quittées.

– On dirait que la moitié de la maison est partie, répondit Meg. Quelle place elle tient dans notre vie, notre mère ! »

1 Beth ouvrit les lèvres pour dire quelque chose, mais put seulement montrer à ses soeurs une pile de linge bien raccommodé par Mme Marsch, prouvant ainsi que, même dans les derniers moments, elle avait pensé à elles et travaillé pour elles. C'était une petite chose, mais elle alla droit à leur coeur, et, malgré leur résolution héroïque, elles pleurèrent toutes amèrement.

Hannah leur permit sagement de se soulager par des larmes et, lorsque l'orage sembla s'apaiser, elle arriva armée d'une cafetière.

« Maintenant, mes chères demoiselles, rappelez-vous ce que votre maman a dit, et ne vous désolez pas trop. Venez prendre une tasse de café, et puis vous vous mettrez à travailler, de manière à faire honneur à la famille. »

Le café était leur déjeuner favori du matin. Elles – n'en avaient pas tous les jours, et Hannah montra un grand tact en leur en donnant ce matin-là. Aucune des .jeunes filles ne put résister à la bonne odeur qui s'échappait du bec de la -cafetière. Elles se mirent à


table, échangèrent leurs mouchoirs contre des serviettes, et, dix minutes après, tout semblait à sa place.

« Espérons et occupons-nous, voilà notre devise ainsi, voyons laquelle de nous y sera le plus fidèle, dit Jo, en avalant son café. Je vais aller chez tante Marsch comme d'habitude. Oh ! comme elle va gronder ! Dieu fasse qu'elle ne me parle pas de cet argent qu'il a fallu lui emprunter !

– Je vais aller chez mes Kings, et, cependant, peut-être ferais-je mieux de rester ici à travailler, dit Meg en regrettant au fond du coeur que ses yeux fussent si rouges.

– Au contraire, Meg, prenez cette distraction. Beth et moi nous garderons parfaitement bien la maison, interrompit Amy d'un air important.

– Hannah nous dira ce qu'il faudra que nous fassions, et tout sera rangé quand vous reviendrez, dit Beth en prenant résolument son eau chaude pour faire leur toilette aux tasses du déjeuner.

– Je trouve que l'anxiété, à force d'être grande, finit par être douce, » dit Amy en mangeant du sucre d'un air pensif.

Ses soeurs ne purent s'empêcher de rire et se trouvèrent mieux à leur aise après avoir un peu ri, quoique Meg secouât la tête à la vue d'une jeune fille qui pouvait trouver de grandes consolations dans un sucrier.

La vue des petits pâtés habituels rendit Jo grave, et, lorsqu'elle partit avec Meg pour remplir leurs devoirs quotidiens, elles se retournèrent toutes deux avec douleur vers la fenêtre où elles étaient habituées à voir la figure de leur mère. Elle n'y était plus ; mais Beth avait pensé à la petite cérémonie habituelle et était là,


à leur faire des signes de tête, comme une autre petite maman à figure rose.

« On reconnaît bien là ma Beth, dit Jo en agitant la main d'un air reconnaissant. Adieu, Meggy ; j'espère que vos élèves ne seront pas désagréables aujourd'hui. Ne perdons pas courage ; papa va peut-être déjà mieux, ajouta-t-elle quand elles se séparèrent.

– Et j'espère que tante Marsch sera moins maussade aujourd'hui, car enfin elle n'est pas méchante. Vos cheveux ne vous vont vraiment pas trop mal comme cela. Ils vous donnent tout à fait l'air d'un garçon, répondit Meg en essayant de ne pas sourire à la vue de cette tète frisée qui paraissait comme subitement rapetissée sur les épaules de sa soeur.

– C'est ma seule consolation ! »

Et, touchant son chapeau à la Laurie., Jo s'en alla, en éprouvant le même sentiment que si elle eût été un mouton tondu un jour d'hiver.

Des nouvelles de leur père consolèrent bientôt les jeunes filles. Quoiqu'il eût été dangereusement blessé, la présence de la meilleure et la plus tendre des gardes-malades lui avait déjà fait du bien. La fièvre avait diminué. M. Brooke envoyait tous les jours un bulletin. Meg, comme chef de la famille, insistait pour lire tout haut les dépêches qui devenaient de jour en jour plus intéressantes. Dans le commencement, chacune d'elles voulut écrire, et de grosses enveloppes étaient jetées dans la boîte aux lettres par l'une ou l'autre des jeunes filles, qui trouvaient que leur correspondance de Washington leur donnait un air assez important. Comme l'un de ces paquets contient des lettres caractéristiques de chacun, nous vous en donnerons connaissance.


« Ma très chère mère, « Il est impossible de vous dire combien votre dernière lettre nous a rendues heureuses. Les nouvelles étaient si bonnes que nous n'avons pas pu nous empêcher d'en rire et d'en pleurer. Que M. Brooke est donc bon, et qu'il est heureux que les affaires de M. Laurentz le retiennent si longtemps près de .vous, puisqu'il vous est si utile ainsi qu'à père. Mes soeurs sont, toutes, aussi bonnes que de l'or. Jo m'aide à coudre et insiste pour faire toutes sortes d'ouvrages difficiles ; je craindrais qu'elle ne se fît du mal si je ne savais pas que son « accès moral » ne durera que ce qu'il pourra durer. Beth est aussi régulière qu'une horloge pour ses devoirs, et n'oublie jamais ce que vous lui avez dit. Elle a beaucoup de chagrin de voir père encore malade, et elle a l'air très grave, excepté quand elle est à son piano. Amy fait très bien tout ce que je lui dis, et je prends grand soin d'elle. Elle se coiffe elle-même et je lui apprends à faire des boutonnières et à raccommoder ses bas ; elle fait tous ses efforts pour réussir, et je suis sûre que vous serez satisfaite de ses progrès quand vous reviendrez. « M. Laurentz veille sur nous comme une maman poule sur ses poussins, c'est le mot de Jo, et Laurie est très bon et très gentil. Quand il a vu Jo avec sa tête de garçon, qu'il n'avait pas remarquée le jour de votre départ, il a été si saisi que, si Jo ne lui avait pas ri au nez, je crois qu'on n'aurait pas pu le consoler. Quand il a su l'histoire, cela a été pis, mais dans un tout autre sens. Ah ! mère, rien n'a pu le retenir, il a pris la tête de Jo entre ses mains et l'a embrassée si vivement que Jo s'en est montrée furieuse. « Battez-moi,


lui répondit-il, mais rien n'aurait pu m'empêcher d'embrasser, dans ce moment-là, la bonne fille que vous avez été. » Le courroux de Jo n'a pas duré, vous le pensez bien. Laurie et Jo nous égayent, car nous sommes quelquefois bien tristes ; vous êtes si loin, mère, que nous nous considérons souvent comme des orphelines. Hannah est une vraie vieille sainte ; elle m'appelle toujours miss Marguerite, ce qui est très convenable, et me traite avec respect. Elle prétend que je suis une grande personne. « Nous sommes toutes bien portantes et nous travaillons de toutes nos forces, mais nous désirons votre retour nuit et jour. Donnez mes meilleurs baisers à papa, et recevez ceux de « Votre grande « MEG. »

Cette lettre, bien écrite sur du joli papier rose, formait un grand contraste avec la suivante, qui était griffonnée sur une grande feuille de papier très mince et était ornée de taches d'encre et de toutes sortes de paraphes et de fioritures.

« Ma précieuse maman, « Trois hourras pour cher vieux père ! Brooke a été un atout de nous envoyer une dépêche, juste au moment ou papa a été sauvé. J'ai couru au grenier lorsque la lettre est arrivée et j'ai essayé de remercier Dieu qui a été si bon pour nous, mais je ne pouvais que pleurer et dire : « Je suis contente ! Je suis contente ! » Est-ce que cela n'a pas été aussi bien qu'une vraie prière ? J'en sentais beaucoup d'autres dans mon coeur, mais elles n'en pouvaient pas sortir.


« Nous avons une très drôle de manière de vivre, et je pourrai en jouir maintenant. Nous sommes toutes si désespérément bonnes, qu'on se croirait chez nous dans un nid d'oiseaux du paradis. Vous ririez de voir Meg à votre place à table et essayant d'être maternelle ; elle devient tous les jours plus jolie, et je suis quelquefois enthousiasmée d'elle. Les enfants sont de vrais archanges, et moi. eh bien ! je suis Jo et je ne serai jamais rien d'autre. Oh ! il faut que je vous dise que j'ai été bien près de me fâcher avec Laurie ; je m'étais décidée de faire une bête de petite chose, et il en a été offensé ; j'avais raison, mais je n'ai pas parlé comme j'aurais dû, et il est parti en disant qu'il ne reviendrait pas que je ne lui eusse demandé pardon. j'ai déclaré que je ne le ferais pas et je me suis mise en colère. Cela a duré toute la journée. Je me sentais très méchante, et il aurait été bien utile que vous fussiez là pour me remettre à la raison. Laurie et moi nous sommes tous deux aussi orgueilleux l'un que l'autre. Nous n'aimons ni l'un ni l'autre à demander pardon ; cependant, je pensais qu'il s'y déciderait, car c'était lui qui avait tort ; mais il ne reparut pas de la journée. Vers le soir, je me rappelai ce que vous m'aviez dit quand Amy était tombée dans l'eau. J'ai lu mon petit livre, je me suis sentie mieux à l'aise, et, résolue à ne pas laisser le soleil se coucher sur ma colère, j'ai couru dire à Laurie que j'étais fâchée de lui avoir été désagréable. Figurez-vous, mère, que je l'ai rencontré à la porte qui venait pour le même motif. Nous n'avons pas pu nous empêcher de nous rire au nez l'un et l'autre, c'était trop drôle ; rien n'a été plus- facile, dès lors, que de nous demander mutuellement pardon, et. tout de suite après, nous nous sommes retrouvés les meilleurs amis du monde.


« J'ai fait hier un poème, pendant que j''aidais a Hannah à laver le linge, et, comme père aime à lire mes sottes petites choses, je le mets dans ma lettre pour l'amuser. Donnez-lui le meilleur baiser qu'il ait jamais eu, et embrassez-vous une douzaine de fois pour votre « Jo, sens dessus dessous. »

Voici le poème de Jo :

UN JOUR DE LESSIVE

Reine de ma cuve, je chante gaiement, pendant que la mousse blanche s'élève bien haut, et de tout mon coeur je lave, je rince, je tords et j'étends le linge pour le faire sécher, et bientôt -il se balancera à l'air sous le ciel plein de soleil.

Je voudrais que nous pussions enlever de nos coeurs et de nos âmes les taches et les souillures de la semaine, et laisser l'eau et l'air nous rendre purs comme ce linge. Alors, il y aurait vraiment sur la terre un glorieux jour de lessive.

Le long du chemin d'une vie utile, les pensées fleuriront toujours ; l'esprit occupé n'a pas le temps de songer aux peines, aux soins ou aux tristesses, et l'anxiété peut être balayée comme avec un balai.

Je suis contente qu'il me soit donné la tâche de travailler tous les jours, car cela m'apporte santé, force, espérance, et j'apprends à dire gaiement : « Tête, vous pouvez penser ; coeur, vous pouvez sentir ; mais vous, mains, il faut travailler. »


« Chère mère, « J'ai seulement la place de vous envoyer mes meilleur baisers et quelques pensées séchées qui viennent d'un pied de pensées que j'ai conservé dans ma chambre afin que papa le voie ; elles ne refleuriront maintenant que pour lui. Je lis tous les matins dans mon petit livre, je tâche d'être sage toute la journée et je m'endors en chantant tout bas l'air favori de papa. Tout le monde est très bon pour nous, et nous sommes aussi heureuses que nous pouvons l'être sans vous. Amy veut le reste de la page, ainsi il faut que je m'arrête. Je n'ai pas oublié vos commissions, et, tous les jours, je remonte l'horloge et range les chambres. « Embrassez cher père sur celle de ses joues qu'il appelle la mienne. Oh ! revenez bientôt vers « Votre petite BETH qui vous aime.

« Dites à M. Brooke que je le trouve très bon, et que quelquefois j'ose parler de lui avec M. Laurentz, qui a comme moi du plaisir à causer de lui. »

« Ma chère maman, « Nous sommes toutes en bonne santé, je travaille tous les jours et je ne compromets jamais les autres. Meg prétend qu'il faut dire que je ne les contredis jamais ; je mets les deux mots et vous pourrez choisir le meilleur. Meg m'est d'une grande consolation et elle me laisse avoir de la gelée, tous les jours, au thé ; je trouve cela si bon ! Jo dit que c'est parce que cela me rend plus douce. Laurie n'est pas aussi respektueux qu'il devrait l'être, maintenant que j'ai douze ans ; il


m'appelle petit poulet et blesse mes sentiments en me parlant très vite en français, quand je dis merci ou bonjour, comme dit Hattie Kings. Les manches de ma robe bleue étaient tout usées, et Meg en a remis de neuves ; mais elles sont plus foncées que la robe. J'étais très fâchée, mais je n'ai rien dit ; je supporte bien tous mes ennuis, mais je voudrais que Hannah veuille bien empeser davantage mes tabliers et nous faire tous les jours des gâteaux. Pourrait-elle ? Meg dit que ma ponctuacion et mon orthographe sont vraiment honteuses, et je suis très mortyfiée, mais j'ai tant de choses à faire que je ne peux être parfaite en rien. Adieu, j'envoie toutes mes tendresses à papa. « Votre fille qui vous aime, « AMY CURTIS MARSCH. »

La vieille Hannah, qui avait juré à sa maîtresse de la tenir au courant, lui avait écrit aussi. Nous ne rectifions que l'orthographe.

« A chère madame Marsch, « sa vieille Hannah. « Je vous écris pour vous dire que nous nous tirons très bien d'affaire. Ces demoiselles sont toutes parfaitement bien. Meg va devenir une bonne maîtresse de maison ; elle aime beaucoup à s'occuper du ménage et apprend très vite. Jo les dépasse toutes en bonne volonté ; on ne sait jamais ce qu'elle va faire. Lundi, elle a lavé toute une lessive, mais elle a amidonné le linge avant de le tordre, et passé au bleu une camisole d'indienne rose. J'ai cru que je mourrais de rire. Beth est la meilleure des petites créatures, et elle m'aide


réellement beaucoup, et l'on peut se fier à elle. Elle fait les comptes d'une manière étonnante. Nous sommes devenues très économes ; je leur sers du café une fois par semaine, selon ce que vous m'avez dit, et je leur donne une nourriture très bonne, mais très simple. Amy est bien, mais elle met ses plus belles robes « à tous les jours » et mange des sucreries tant qu'elle peut. M. Laurie fait autant de bêtises que d'habitude, mais c'est un bon garçon, il les égaye. M. Laurentz envoie des masses de choses et est même assez fatigant, mais il a l'intention de bien faire, et ce n'est pas à moi à dire quelque chose. J'envoie mes respects à M. Marsch et j'espère qu'il reviendra bientôt. « Votre servante respectueuse, « HANNAH MULLER. »

« Madame et maman, « Tout est bien à la maison ; les troupes sont en bon état. Vos filles sont des anges quelquefois. Je me permets, quand je les vois s'attrister de votre absence, d'essayer de les faire rire ; j'y réussis souvent, mais pas toujours. Jo, seule, pourrait se passer de moi dans cet emploi quand il s'agit des autres ; mais, au fond, elle a un effort à faire pour retrouver sa gaieté naturelle. Il me semble que ses cheveux repoussent, et grand-père, le commandant en chef, général Laurentz, passe tous les jours votre armée en revue. Hannah me gronde quelquefois. En somme, j'ose dire que, si vous étiez là, vous ne seriez pas trop mécontente de l'ensemble des choses. Rappelez-moi à M. Brooke. « Votre fidèle jeune ami, « LAURE. »


« Chère madame, « Les petites filles sont toutes bien. Hannah est une servante modèle, et veille comme un dragon sur son joli troupeau. Je suis content que le beau temps ait continué. Utilisez Brooke, je vous prie, et si vos dépenses dépassent vos prévisions, adressez-vous à mon banquier. Nous ferons nos comptes dans des temps meilleurs. Ils viendront. Ne laissez votre mari manquer de rien. Je remercie le ciel de ce qu'il est mieux portant. « Votre sincère ami et serviteur, « JAMES LAURENTZ. »

suite
source: gallica.fr 

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mohammed

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