LES QUATRE FILLES
DU
DOCTEUR MARSCH
CHAPITRE II UN JOYEUX NOEL
Ce fut Jo qui s'éveilla la première le jour de Noël ; elle n'aperçut ni bas ni souliers sur la cheminée, et, pendant un instant, elle se sentit aussi désappointée que lorsque, bien des années auparavant, elle avait cru que son bon petit bas s'était envolé, parce que, surchargé de bonbons et de jouets, il était tombé à terre. Mais bientôt elle se rappela la promesse de sa mère, et, glissant sa main sous son oreiller, elle découvrit un petit livre rouge. C'était un livre où une mère très intelligente avait rassemblé tous les conseils de sagesse, de ceux qu'on a désignés sous le nom de Morale familière, qui pouvaient être utiles à ses enfants. Jo sentit que c'était là le vrai guide dont elle avait besoin. Elle éveilla Meg en lui donnant un coup de coude, et, lui souhaitant un joyeux Noël, l'avertit de regarder sous son oreiller. Meg y trouva un petit livre vert, ayant au commencement la même gravure que celui de sa soeur, et, sur la première page de chacun des deux livres, leur mère avait écrit de sa main quelques mots qui rendaient leurs cadeaux très précieux à leurs yeux.
Bientôt Beth et Amy s'éveillèrent et découvrirent
aussi leurs petits livres, dont l'un était relié en bleu et l'autre en brun ; les premiers rayons du jour les trouvèrent assises sur leur lit, occupées à examiner leurs livres et à en parler.
Marguerite avait, malgré ses petites vanités, une nature douce et pieuse qui lui donnait une grande influence sur ses soeurs et particulièrement sur Jo, qui l'aimait tendrement et lui obéissait toujours, tant ses avis étaient donnés gentiment.
« Mesdemoiselles, leur dit-elle sérieusement, maman désire que nous lisions ces livres, que nous les aimions et que nous nous souvenions de nos lectures ; il faut commencer tout de suite. Autrefois nous ne manquions jamais à notre lecture du matin ; mais, depuis que papa est parti et que la guerre nous occupe, nous avons négligé beaucoup de bonnes habitudes. Vous ferez comme vous voudrez ; mais, quant à moi, je placerai mon livre sur la table près de mon lit, et, tous les matins, en m'éveillant, j'en lirai un chapitre ; je sais que cela me fera du bien pour toute la journée. »
Puis elle ouvrit son livre neuf et se mit à lire ; Jo, mettant son bras autour d'elle et sa joue contre la sienne, lut aussi, et sa figure mobile prit une expression tranquille qu'on y voyait rarement.
« Comme Meg est bonne ! Faisons comme elle et Jo, voulez-vous, Amy ? Je vous aiderai pour les mots difficiles, et elles nous expliqueront ce que nous ne comprendrons pas, murmura Beth, que les jolis livres et les paroles de sa soeur impressionnaient vivement.
– Je suis bien contente que mon livre soit bleu, » dit Amy.
Et on n'entendit plus dans les deux chambres que le bruit des pages lentement tournées.
« Où est maman ? demanda Meg à Hannah, une demi heure après, lorsque elle et Jo descendirent pour remercier leur mère.
– Les petits Hummel, tout en larmes, sont venus ce matin la demander, et elle est tout de suite partie pour aller voir de quoi on pouvait avoir besoin chez eux. Elle est presque trop bonne, votre maman ; elle donne tout ce qu'elle a : du pain, du vin. des habits, du bois. Il n'y a personne comme elle au monde ! »
La vieille servante était au service de Mme Marsch depuis la naissance de Meg, et tous dans la maison la considéraient comme une amie plutôt que comme une domestique.
« Hannah, maman va bientôt revenir ; ainsi faites vite les gâteaux, afin que tout soit prêt, dit Meg, en rangeant dans un panier les objets destinés à Mme Marsch. Où est donc le flacon d'eau de Cologne d'Amy ? s'écria-t-elle en ne le voyant pas.
– Elle l'a repris il y a deux minutes, pour y mettre un ruban ou je ne sais quoi, répondit Jo, qui dansait au milieu de la chambre avec les pantoufles neuves à ses pieds, dans la louable pensée de les briser et de les rendre plus souples pour sa mère.
– Comme mes mouchoirs de poche sont jolis ! n'est-ce pas ? Hannah les a lavés et repassés, et je les ai marqués moi-même, dit Beth, en regardant avec satisfaction les lettres quelque peu irrégulières qui lui avaient donné tant de peine à faire.
– Oh ! que c'est drôle ! s'écria Jo, qui venait de prendre un des chefs-d'oeuvre de Beth ; elle a mis Mère au lieu de M. Marsch.
– Ce n'est donc pas bien ? J'avais pensé qu'il valait mieux faire comme cela, parce que Meg a les mêmes initiales, et que je ne veux pas que personne d'autre
que maman se serve de ses mouchoirs, » dit Beth d'un air malheureux.
Meg lança à Jo un regard d'avertissement et sourit à Beth, en lui disant : « C'est très bien comme cela, ma chérie. Votre idée est très bonne, car personne ne pourra se tromper maintenant, et je suis sûre que cela fera beaucoup de plaisir à maman. »
Au même moment la porte d'entrée s'ouvrit, et en entendit des pas dans le corridor.
« Cachez vite le panier. Voici maman ! » s'écria Jo.
Mais c'était seulement Amy qui se dépêchait d'entrer, et fut toute déconcertée de trouver là ses soeurs.
« D'où venez-vous ? et que cachez-vous derrière votre dos ? lui demanda Meg, surprise de voir que la paresseuse Amy était déjà sortie, puisqu'elle avait son manteau et son capuchon.
– Ne vous moquez pas trop de moi, Jo. Je voulais seulement changer ma trop petite bouteille d'eau de Cologne contre une grande ; cette fois j'ai donné tout mon argent pour l'avoir, et je vais vraiment essayer de ne plus être égoïste. Je l'avais été hier, en pensant à n'en acheter qu'une petite. »
Et Amy montra le beau flacon qui avait remplacé le premier. Elle avait l'air si humble et si sérieuse dans son petit essai de ne penser qu'aux autres, que Meg l'embrassa sur-le-champ et que Jo dit qu'elle était un bijou, tandis que Beth, courant à la fenêtre, cueillit sa plus belle rose pour orner la bouteille d'Amy.
Un coup de sonnette leur fit vivement cacher le panier, et les petites filles étaient à table quand leur mère entra.
« Un joyeux Noël ! chère maman. Beaucoup de joyeux Noëls ! crièrent-elles en choeur. Nous vous remercions de vos livres ; nous en avons lu chacune
un chapitre ce matin et nous continuerons tous les jours.
– Je vous souhaite un joyeux Noël, moi aussi, mes enfants ! Je suis contente que vous ayez commencé tout de suite la lecture de vos livres, et j'espère que vous conserverez cette bonne habitude. Mais j'ai une proposition à vous faire avant que nous nous mettions à déjeuner. Il y a tout près d'ici une pauvre femme qui a maintenant sept enfants. Le dernier na que quelques jours, et les six autres sont couchés les uns contre les autres dans un seul lit, afin de ne pas geler, car ils n'ont pas de feu. Ils n'ont rien à manger, et l'aîné des petits garçons est venu me dire ce matin qu'ils mouraient de froid et de faim. Voulez-vous, pour cadeau de Noël, donner votre déjeuner à cette malheureuse famille, mes enfants ? C'est une proposition que je vous fais, pas même une prière, encore moins un ordre. Vous êtes libres de dire oui ou non. »
Les quatre soeurs avaient très faim, car elles attendaient leur mère depuis près d'une heure ; aussi furent-elles tout d'abord silencieuses. Leur hésitation dura une minute, mais seulement une minute, et Jo s'écria :
« Quelle chance pour vos protégés, maman, que vous soyez venue avant que nous ayons commencé ; le déjeuner aurait disparu !
– Pourrai-je vous aider à porter tout cela à ces pauvres petits enfants ? demanda Beth.
– C'est moi qui porterai la crème et les galettes, dit Amy, » abandonnant héroïquement ce qu'elle aimait le mieux.
Quant à Meg, elle couvrait les crêpes chaudes et empilait les rôties dans une grande assiette.
« Votre décision ne m'étonne pas, dit Mme Marsch en souriant d'un air satisfait. Vous viendrez toutes avec
moi, et, en revenant, nous nous contenterons de. pain et de lait pour notre déjeuner.
– Bravo ! dit Jo, le jeune ne sera pas complet. »
Elles furent bientôt prêtes et partirent en procession. La matinée n'était pas avancée ; elles prirent une rue peu fréquentée et ne rencontrèrent personne qui eût pu rire du drôle d'air qu'elles avaient en portant chacune des plats et des paniers.
Elles arrivèrent bientôt dans une pauvre chambre délabrée. Les vitres des fenêtres étaient cassées ; il n'y avait pas de feu ; on avait couvert les lits tant bien que mal. La mère était malade, le plus petit enfant pleurait, et les autres, pâles et affamés, étaient pelotonnés sous une vieille couverture afin d'avoir moins froid. Les yeux s'ouvrirent tout grands, et les lèvres bleuies par le froid se mirent à sourire quand les petites filles entrèrent.
« Ah ! Seigneur, ce sont tes anges qui viennent nous visiter ! s'écria la pauvre femme en les voyant entrer.
– De drôles d'anges, des anges gelés, en capuchons et en mitaines ! » murmura Jo.
Cette observation égaya jusqu'à la malade.
Quelques moments après, on aurait dit que de bons esprits avaient réellement passé là. Hannah avait fait du feu avec le bois qu'elle avait apporté, et était parvenue à fermer au froid l'entrée de la chambre, en collant du papier devant les carreaux cassés. Mme Marsch avait donné du thé et du gruau à la pauvre femme, et tout en soignant le petit enfant aussi tendrement que s'il eût été le sien, elle consolait sa mère, lui promettant des secours de toute sorte. Pendant ce temps-là les quatre jeunes filles avaient fait asseoir les petits enfants autour du feu et leur donnaient la becquée
comme à de petits oiseaux affamés, tout en riant et en babillant.
« C'est bon des anges ! » disaient les petits en mangeant et en présentant au feu leurs mains rougies par le froid. Les quatre soeurs n'avaient jamais été appelées des anges, et cela leur paraissait très agréable à toutes mais surtout à Jo, qui, dans son enfance, avait souvent reçu le sobriquet de petit diable ; aussi, quoiqu'elles n'eussent rien gardé pour elles d'un seul de leurs mets favoris, je suis sur que, lorsqu'elles partirent en laissant la pauvre famille consolée, il n'y avait pas, dans toute la ville, un seul enfant aussi gai qu'elles. La perspective de se contenter de pain et de lait pour le jour de Noël ne les attristait nullement.
« C'est là ce qui s'appelle aimer mieux son prochain que soi-même ! dit Meg ; je suis contente que maman nous ait donné l'occasion d'appliquer ce beau précepte. »
Mais déjà elles arrivaient à la maison, et personne ne lui répondit, parce que tout le monde était de son avis.
Pendant que Mme Marsch était occupée à chercher des habits pour la famille Hummel, ses enfants se hâtèrent de poser sur la table les présents qu'elles lui destinaient. C'était bien peu de chose ; mais il y avait beaucoup d'affection et d'abnégation dans ces quelques petits paquets-là, et le gros bouquet de roses rouges et de chrysanthèmes blancs, qu'elles mirent au milieu de la table, donnait à la chambre tout entière un air de fête.
« J'entends maman. Commencez, Beth ! Amy, ouvrez la porte ! Vite, Meg ! s'écria Jo ; allons, trois hourrahs pour maman ! »
Amy ouvrit la porte ; Beth joua, en guise de marche, un ravissant morceau de Mozart, et Meg conduisit sa
mère à la place d'honneur. Mme Marsch fut surprise e touchée, et des larmes brillèrent dans ses yeux lors qu'elle examina ses cadeaux et lut les petits billets qui les accompagnaient. Elle mit immédiatement ses pantoufles, versa quelques gouttes d'eau de Cologne sur un des mouchoirs de Beth, attacha la rose à sa ceinture et dit que ses jolis gants lui allaient parfaitement. Puis vinrent beaucoup de baisers, de rires, avec accompagnement de toutes ces explications qui rendent les fêtes de famille si agréables dans le moment et si douces à se rappeler plus tard.
L'expédition charitable du matin et leur déjeuner retardé leur prirent tant de temps, que le reste de la journée fut donné aux préparatifs du drame de Jo, qui devait être joué le soir. Elles étaient trop jeunes pour aller au spectacle et pas assez riches pour dépenser beaucoup d'argent à leurs amusements ; mais, comme la nécessité est mère de l'industrie, elles pourvoyaient elles-mêmes à tout ce qui leur manquait et y réussissaient souvent fort bien. Ce jour-là, elles avaient, pour leur représentation, des guitares en carton, des lampes antiques, faites avec de vieux pots à beurre recouverts de papier d'argent, de vieilles robes étincelantes de paillettes d'or et des boucliers en papier imitant l'acier.
Aucun gentleman n'était admis dans la troupe ; aussi Jo, à son grand plaisir, jouait les rôles d'homme. Elle éprouvait un plaisir immense à mettre les bottes de peau roussâtre que lui avait données une de ses amies, laquelle les tenait d'une dame qui connaissait un peintre, qui avait de tout dans son atelier. Ces bottes, un vieux fleuret et un pourpoint déchiré étaient les principaux trésors de Jo, qui ne s'en servait que dans les grandes occasions. Le nombre des acteurs étant très limité, Meg et Jo jouaient à la fois les rôles de plusieurs personnages
et elles méritaient certainement l'indulgence du public, tant pour le travail que leur avait donné l'arrangement du théâtre que pour la peine qu'elles prenaient de remplir trois ou quatre rôles où il fallait changer de costume à tout instant. C'était un excellent exercice de mémoire et un amusement innocent. Il remplissait un certain nombre d'heures qui, sans cela, auraient été inoccupées ou employées moins utilement.
Le soir dont nous parlons, un public de choix, composé de plus d'une douzaine de petites filles du voisinage, dans un état d'impatience très flatteur pour les artistes. était assis devant le rideau d'indienne bleue et jaune qui cachait la scène. On entendait beaucoup de chuchotements et de frôlements de robes derrière le rideau : tout à coup on sentit fortement la fumée, et on entendit Amy pousser des éclats de rire nerveux ; puis succédèrent les trois coups traditionnels. Le rideau fut tiré et le spectacle commença.
L'unique programme qui avait été distribué apprenait aux spectateurs que les quelques pots de fleurs qui étaient éparpillés sur le théâtre et la serge verte qui couvrait le parquet représentaient une sombre forêt. Dans le lointain, on apercevait une caverne formée par des tréteaux, sur lesquels on avait posé une planche et dans laquelle était un petit fourneau tout rouge, qui faisait le plus bel effet au milieu de l'obscurité du théâtre. Une vieille sorcière était penchée sur une marmite noire posée sur le fourneau, et l'admiration des spectateurs fut à son comble lorsque la sorcière ayant levé le couvercle du pot, un nuage de vapeur emplit la caverne.
il y eut un intervalle de quelques minutes pour laisser aux spectateurs le soin de se calmer et à la sorcière celui de tousser et même d'éternuer ; puis,
Hugo, le scélérat de la pièce, parut enveloppé d'un grand manteau, chaussé des fameuses bottes, et ayant un chapeau rabattu sur les yeux, de manière à ne presque rien laisser voir de sa figure qu'une épaisse barbe noire.
Meg sortit alors de la caverne. Elle avait une longue robe rouge et noire et un manteau couvert de signes cabalistiques ; de longs cheveux gris tombaient sur sa figure et elle tenait à la main une baguette qui pouvait passer pour un bâton.
On entendit alors une douce musique, et on vit apparaître derrière la caverne une jolie jeune fée enveloppée d'un nuage de mousseline ; elle avait des ailes de papillon, et une guirlande de roses était posée sur ses cheveux dorés. Elle chanta, en remuant sa baguette, un couplet dont voici le sens, adressé à Hugo :
« Et, jetant aux pieds de la sorcière un petit flacon doré, l'esprit disparut. »
Nous ne raconterons pas l'étonnant drame de Jo ; il défie l'analyse, et nous nous bornerons à dire que le tyran, le traître et la sorcière sont rudement punis à la fin des méfaits qu'ils ont commis pendant les quatre premiers actes, et qu'au cinquième, les deux jeunes personnages les plus intéressants de la pièce, après avoir, grâce à la fée, renversé tous les obstacles qui s'opposaient à leur union, finissent par se marier.
Le rideau tomba sur les fiancés agenouillés dans les poses les plus gracieuses pour remercier Dieu de leur bonheur.
De tumultueux applaudissements se firent entendre, qui récompensèrent à bon droit Jo, l'auteur, et les artistes qui avaient si puissamment aidé au succès de la Caverne de la Sorcière ; mais ils furent arrêtés d'une manière complètement imprévue, car les draperies qui
formaient les loges tombèrent tout à coup sur l'auditoire, qui disparut subitement à tous les yeux. Les acteurs volèrent au secours des spectateurs. Tous furent retirés sains et saufs du filet qui les enveloppait ; mais ils riaient tellement qu'ils ne pouvaient plus parler. L'agitation était à peine, calmée lorsque parut Hannali disant : « Mme Marsch envoie ses félicitations à ces dames et leur demande si elles veulent descendre pour souper. »
Lorsqu'elles arrivèrent dans la salle à manger, elles se regardèrent étonnées et ravies. C'était bien l'habitude de leur mère de leur procurer des plaisirs ; mais, depuis qu'elles n'étaient plus riches, elles n'avaient rien vu d'aussi beau que ce qui était devant elles. Il y avait des sandwichs en abondance, deux fromages glacés, l'un blanc et l'autre rose, des gâteaux de toutes dimensions, des fruits, de charmants bonbons, et, au milieu de la table, quatre gros bouquets de fleurs de serre. Évidemment très intriguées de ces raffinements inaccoutumés, les quatre soeurs, tout interdites, ne pouvaient en croire leurs yeux. Elles regardaient leur mère, puis la table, d'un air qui paraissait amuser beaucoup Mme Marsch.
« Est-ce qu'il y a encore des fées ? demanda Amy.
– C'est le petit Noël, dit Beth.
– Le petit Noël pourrait bien être mère elle-même ! » dit Meg.
Et Meg sourit à sa maman de la manière la plus charmante, malgré sa barbe grise et ses cheveux blancs.
« Tante Marsch aura eu un bon mouvement et nous aura envoyé tout cela ! s'écria Jo, subitement inspirée.
– Rien de tout cela ; c'est lè vieux monsieur Laurentz. répondit Mme Marsch.
– Le grand-père du petit Laurentz ! s'écria Meg.
Qui est-ce qui a pu lui mettre cette idée-là dans la tête ? Nous ne le connaissons pas.
– Hannah a raconté notre course de ce matin à un de ses domestiques ; cela a plu au vieux monsieur, qui est très original. Ayant connu mon mari autrefois, il m'a envoyé, cette après-midi, un billet très poli pour me dire qu'il espérait que je lui permettrais d'exprimer son amitié pour mes enfants, en leur envoyant quelques bagatelles en l'honneur de Noël. Je n'ai pas cru devoir refuser, et c'est ainsi que vous avez une si jolie fête ce soir, pour compenser le pain et le lait de votre déjeuner.
– C'est son petit-fils qui le lui a mis dans la tête, j'en suis sûre, dit Jo, comme la glace commençait à disparaître dans la bouche des convives avec des oh! et des ah! de satisfaction. Il parait très gentil, et je voudrais bien le connaître; il a l'air d'en avoir bien envie aussi ; mais il est ou timide ou fier, et Meg ne veut pas nous permettre d'entrer en conversation avec lui quand nous le rencontrons.
– Vous parlez des personnes qui habitent la grande maison voisine de la vôtre, n'est-ce pas ? demanda une des petites invitées. Maman connaît le vieux monsieur ; mais elle dit qu'il est très hautain et ne veut voir personne. Il ne laisse sortir son petit-fils que pour se promener avec son précepteur, ou monter à cheval ; on le fait horriblement travailler. Nous l'avons invité une fois, mais il n'est pas venu. Maman dit qu'il est très aimable, quoiqu'il ne parle jamais aux jeunes filles.
– Un jour, notre chat s'est sauvé, c'est lui qui nous l'a ramené, et nous avons causé ensemble par-dessus la haie ; nous nous amusions beaucoup à parler de jeux et de toutes sortes de choses, lorsque Meg est arrivée, et il est parti. Je veux arriver à le connaître, car il a besoin de gaieté, j'en suis sûre ! dit Jo d'un ton décidé.
– Il a de très bonnes manières et semble, en effet, être un vrai gentleman, répondit Mme Marsch ; je n'ai aucune objection à ce que vous fassiez connaissance avec lui si vous en trouvez l'occasion. Il a apporté lui-même les fleurs, et je lui aurais demandé de rester si j'avais été sûre de la manière dont vous vous tiriez d'affaire là-haut ; il avait l'air si triste en s'en allant d'entendre votre tapage sans y participer, qu'il était évident qu'il n'avait en réserve aucun amusement pour lui.
– C'est bien heureux que vous ne l'ayez pas invité, mère, dit Jo en regardant ses bottes ; mais, une autre fois, nous jouerons quelque chose qu'il puisse voir, et peut-être voudra-t-il se charger d'un rôle. Nous aurions ainsi un vrai homme, et ce serait très amusant. »
Mme Marsch ne put se retenir de rire. Jo avait, du reste, la spécialité de dérider tout le monde.
« Voilà la première fois que j'ai un bouquet à moi sans l'avoir cueilli, dit Meg en examinant ses fleurs roses avec grand intérêt ; il faut convenir qu'il est très joli.
– Il est charmant, mais les roses de Beth me font encore plus de plaisir, » dit Mme Marsch en regardant la rose posée à sa ceinture.
Beth se rapprocha alors de sa mère et murmura :
« Je voudrais pouvoir envoyer le mien à papa ; je crains bien qu'il n'ait pas eu un aussi joyeux Noël que nous. »
CHAPITRE III LE PETIT LAURENTZ
« Jo ! Jo ! où êtes-vous ? criait Meg au bas de l'escalier qui montait au grenier.
– Ici, » répondit une voix, tout en haut.
Et Meg, grimpant l'escalier, trouva sa soeur occupée à croquer une pomme, tout en pleurant sur un livre qu'elle lisait. Elle était enveloppée dans sa pèlerine et étendue au soleil, près de la fenêtre, sur un vieux sofa veuf d'un de ses pieds. C'était là le refuge favori de Jo, là qu'elle aimait à se retirer avec ses livres favoris, pour jouir pleinement de sa lecture, et de quelques biscuits qu'elle partageait avec un ami fort singulier, qu'elle était parvenue à apprivoiser et qui vivait volontiers dans sa compagnie. Il n'avait aucunement peur d'elle, et tournait, tant qu'elle était là, autour du canapé avec une familiarité sans exemple dans un rat, car, oui vraiment, c'était bien un rat. A la vue du singulier ami de sa soeur, Meg s'arrêta tout interdite ; mais à la vue de Meg, Raton, c'était le nom du petit animal, Raton s'enfuit dans son trou, et Meg reprit courage. Jo essuya ses larmes et mit son livre de côté.
Quel plaisir, Jo ! lui dit Meg, voyez ! une invitation () règle de Mme Gardiner pour demain soir. Et lui
montrant le précieux papier, elle le lui lut avec un plaisir que les jeunes filles qui ont de rares occasions de plaisir comprendront sans effort :
« Madame Gardiner prie miss Marsh et miss Joséphine d'assister « à la soirée dansante qu'elle donnera la veille du jour de l'an. »
« Maman veut bien que nous y allions, Jo ! Mais quelles robes allons-nous mettre ?
– A quoi bon le demander ? Vous savez bien que nous mettrons nos robes de popeline, puisque nous n'en avons pas d'autre, répondit Jo, achevant à elle toute seule la provision de biscuit, à laquelle, par son brusque départ, Raton avait perdu tous ses droits.
– Si j'avais seulement une robe de soie ! Maman a dit que j'en aurai peut-être une quand j'aurai dix-huit ans, mais trois ans d'attente c'est une éternité !
– Nos robes ont tout à fait l'air d'être de soie, et elles sont bien – assez jolies pour nous. La vôtre est aussi belle que si elle était neuve, mais la mienne est brûlée et déchirée. Qu'est-ce que je vais faire ? La brûlure se voit horriblement, et je ne peux pas l'enlever.
– Vous resterez aussi immobile que possible ; comme le devant est bien, tout ira, si vous ne vous montrez pas de dos. Moi, j'aurai un ruban neuf dans les cheveux, maman me prêtera sa petite broche qui a une perle fine ; mes nouveaux souliers de bal sont charmants, et mes gants peuvent aller, quoiqu'ils ne soient pas aussi frais que je le voudrais.
– Les miens ont des taches de limonade, et je ne peux pas en avoir de neufs. J'irai sans gants ! dit Jo, qui ne se tourmentait jamais beaucoup pour des questions de toilette.
– Il faut que vous ayez des gants, ou bien je n'irai
pas ! s'écria Meg d'un ton décidé. Les gants sont plus importants que tout le reste ; vous ne pouvez pas danser sans gants, et si vous ne dansiez pas, je serais si fâchée !
– Mais, Meg, si je ne dois pas montrer mon dos, je ne puis pas bouger, et par conséquent je ne puis ni valser ni même danser ; mais ne vous en inquiétez pas, je n'y tiens pas du tout. Ce n'est déjà pas si amusant de tourner en mesure dans une chambre ; j'aime mieux courir et sauter.
– Vous ne pouvez pas demander des gants neufs à maman, c'est trop cher, et vous êtes si peu soigneuse !. Notre mère a été obligée de vous dire, quand vous avez sali les autres, qu'elle ne vous en donnerait pas de nouveaux de tout l'hiver ; mais ne pourriez-vous trouver un moyen de rendre les vôtres possibles ?
– Je peux fermer les mains de manière à ce que personne ne voie qu'ils sont tachés en dedans ; c'est tout ce que je peux faire ! Cependant il y a peut-être un moyen ; je vais vous dire comment nous pouvons nous arranger : mettons chacune un gant propre et un gant sale.
– Vos mains sont plus grandes que les miennes, Jo, cela est sur ; vous déchireriez mon gant sans utilité, repartit Meg, qui avait un faible pour les jolis gants.
– Alors, c'est décidé, j'irai sans gants ; je m'inquiète fort peu de ce que l'on dira, répondit Jo en reprenant son livre.
– Vous l'aurez, mon gant, vous l'aurez ! s'écria Meg ; seulement, je vous en prie, ne le tachez pas et conduisez-vous convenablement. Ne mettez pas vos mains derrière votre dos comme un général, ne regardez pas fixement les gens.
– Ne m'ennuyez pas avec tant de recommanda¬
tions ; je serai aussi raide qu'une barre de fer et je ne ferai pas de bêtises, si je peux ! Maintenant allez répondre à votre billet, et laissez-moi finir cette splendide histoire. »
Meg descendit « accepter avec beaucoup de remerciements », examiner sa robe et chanter comme un oiseau en arrangeant son unique col de dentelle, tandis que Jo finissait son histoire et ses pommes et jouait à cache-cache avec M. Raton, qui avait reparu.
La veille du jour de l'an, la chambre qui était le parloir de la maison était déserte. Beth et Amy s'amusaient à tout ranger, et leurs soeurs étaient absorbées par l'importante affaire de s'apprêter pour la soirée. Quoique leurs toilettes fussent très simples, il y eût beaucoup d'allées et venues, de rires et de paroles, et à un certain moment une forte odeur de brûlé emplit la maison ; Meg ayant désiré avoir quelques frisures, Jo s'était chargée de passer ses papillotes au feu.
« Est-ce que cela doit fumer comme cela ? demanda Beth.
– C'est l'humidité qui sèche, répondit Jo.
– Quelle drôle d'odeur ! On dirait des plumes brûlées, ajouta Amy en roulant ses jolies boucles blondes autour de son doigt, d'un air de supériorité.
– Là ! maintenant je vais ôter les papiers et vous verrez un nuage. de petites frisures, » dit Jo, mettant les pinces de côté.
Elle enleva le papier, mais aucun nuage n'apparut ; les cheveux venaient avec le papier, et la coiffeuse posa avec stupéfaction sur le bureau, à côté de sa victime, plusieurs petits paquets à moitié brûlés.
« Qu'avez-vous fait ? Je suis tout abîmée. Je ne peux plus aller au bal maintenant ! Oh ! mes cheveux, mes pauvres cheveux ! gémit Meg en regardant avec déses¬
poir les petites boucles inégales qui tombaient sur son front.
– Toujours mon bonheur habituel. Aussi vous n'auriez pas dû me demander de le faire, je fais tout mal. Je suis on ne peut plus fâchée : le fer était trop chaud, murmura la pauvre Jo, en pleurant de regret.
– Mettez votre ruban de manière à ce que le petit bout des frisures revienne sur votre front, dit Amy pour consoler Meg, vous serez tout à fait à la dernière mode.
– Je suis jolie maintenant pour avoir essayé d'être belle ! Je voudrais bien ne pas avoir pensé à mes cheveux ! cria Meg avec impatience.
– Cela aurait mieux valu ; ils étaient si doux et si jolis ! Mais ils repousseront bientôt, » dit Beth en venant embrasser et consoler la pauvre brûlée.
Après plusieurs autres malheurs moins grands, Meg fut enfin habillée. Et, avec l'aide de toute sa famille, Jo arriva aussi à être coiffée et habillée. Elles étaient très bien dans leur simplicité. Meg avait sa robe de popeline gris argent, une ceinture de soie bleue, un col et des manches de dentelle, et la fameuse perle fine. Jo avait mis sa robe de popeline noisette, une collerette raide comme en mettent quelquefois les petits garçons, et pour seul ornement des chrysanthèmes blancs dans ses chéveux. Elles mirent chacune un joli gant propre et tinrent. l'autre à la main, et tout le monde déclara que c'était parfait. Les souliers à hauts talons de Meg étaient terriblement étroits ; ils lui faisaient très mal, quoiqu'elle ne voulût pas l'avouer, et les trente-trois épingles à cheveux de Jo lui semblaient enfoncées dans sa tête ; « mais tant pis, dit Jo, pour une fois soyons élégantes ou mourons. »
Mme Marsch, mal portante, ne pouvait les accompagner ; mais elle les avait dans la journée recom¬
mandées aux soins d'une de ses amies, qu'elles devaient retrouver au bal.
« Amusez-vous bien, chéries, leur dit Mme Marsch, au moment enfin arrivé du départ, et revenez à onze heures, aussitôt que Hannah ira vous chercher. »
La porte se refermait à peine sur les deux soeurs., qu'on leur cria par la fenêtre :
« Enfants ! enfants ! avez-vous chacune un mouchoir de poche brodé ?
– Oui, oui ! de très jolis, et Meg a de l'eau de Cologne sur le sien ! cria Jo. Et elle ajouta en riant, pendant qu'elles allaient chez Mme Gardiner : Je crois que si nous avions à nous sauver d'un tremblement de terre, maman penserait encore à nos mouchoirs. Elle n'oublie rien.
– Elle a bien raison, dit Meg, c'est aux détails qu'on reconnaît une vraie lady, à la fraîcheur de ses gants et de ses bottines et à la beauté de son mouchoir de poche, » répondit Meg, qui avait beaucoup de petits goûts aristocratiques.
Enfin elles arrivèrent et, après être restées un certain temps devant la glace du cabinet de toilette de Mme Gardiner, Jo demanda à sa soeur :
« Ma ceinture est-elle droite ? et mes cheveux sont-ils à peu près à leur place ?
– Oui, oui, mais n'oubliez pas de bien dissimuler la brûlure de votre robe, lui répondit Meg.
– Je suis sûre d'oublier. Si vous me voyez faire quelque chose de mal, mouchez-vous bien fort, je comprendrai, répliqua Jo en remettant sa collerette droite et donnant un dernier regard à sa coiffure.
– Vous n'y pensez 'pas, Jo ; ce ne serait pas du tout distingué. Si vous faites quelque chose de mal, je froncerai les sourcils, et, si c'est bien, je ferai un signe
de tête. Surtout tenez-vous droite, faites de petits pas et ne donnez pas de poignées de main si l'on vous présente à des inconnus, cela ne serait pas convenable.
– Comment faites-vous pour savoir tout ce qui est convenable ? Moi je n'ai jamais pu l'apprendre. Ne trouvez-vous pas que cette musique est gaie ? » dit Jo en descendant.
Les deux soeurs allaient rarement dans le monde ; aussi, quelque peu cérémonieuse que fût la réunion, c'était pour elles un grand événement qui leur inspirait une certaine timidité. Elles furent reçues très cordialement par Mme Gardiner, une belle vieille dame qui les conduisit vers Sallie, une de ses filles. Meg, qui la connaissait, fut bientôt à son aise ; mais Jo, qui se souciait peu des petites filles et de leur bavardage, resta seule, le dos soigneusement appuyé contre le mur, se sentant aussi dépaysée dans ce salon qu'un petit poulain dans une serre remplie de fleurs.
Dans un coin de la chambre, plusieurs jeunes garçons parlaient gaiement de traîneaux et de patins, et Jo, qui aimait passionnément à patiner, aurait bien voulu aller les rejoindre ; mais Meg, à qui elle télégraphia son désir, fronça les sourcils d'une manière si alarmante qu'elle n'osa pas bouger. Les jeunes gens s'en allèrent un à un ; personne ne lui parla, et elle fut laissée seule, n'ayant pour toute ressource que la possibilité de regarder autour d'elle, puisque, grâce à sa robe brûlée, elle ne pouvait changer de place. Cependant on commençait à danser ; Meg fut tout de suite invitée, et les petites bottines trop étroites glissaient si légèrement sur le parquet, que personne n'aurait pu deviner quelles souffrances endurait leur propriétaire. Jo, voyant un gros jeune homme à cheveux rouges s'approcher d'elle, craignit que ce ne fût
pour l'inviter et se glissa dans l'embrasure assez profonde d'une fenêtre. Elle se cacha derrière les rideaux avec l'intention de tout regarder de là sans être vue. Le poste était bien choisi pour s'amuser en paix du bruit des autres. Malheureusement, une autre personne timide avait déjà choisi le même refuge, et elle se trouva face à face avec le « jeune Laurentz ».
« Mon Dieu ! je ne savais pas qu'il y eût quelqu'un dans cette cachette, » balbutia Jo, se préparant à s'en aller aussi vite qu'elle était venue.
Mais le jeune garcon se mit à rire et dit aimablement, quoiqu'il eût l'air un peu effrayé :
« Ne faites pas du tout attention à moi, mademoiselle, et restez si cela vous fait plaisir.
– Je ne vous gênerai pas ?
– Pas le moins du monde. J'étais venu derrière ce rideau parce que, ne connaissant presque personne ici, je m'y sentais un peu dépaysé dans le premier moment. Vous savez, dit-il en se levant, on éprouve toujours un peu d'embarras.
– C'est pour la même raison que je m'y réfugiais. Ne partez pas, je vous en prie, à moins que vous n'en ayez envie. »
Le jeune garçon offrit une chaise à Jo, puis se rassit. Cela fait, il regarda ses bottes jusqu'à ce que Jo, essayant d'être polie et aimable, lui dit :
« Je crois que j'ai déjà eu le plaisir de vous voir. Vous habitez tout près de chez nous, n'est-ce pas ?
– Oui, dans la maison à côté. »
Et, levant les yeux vers Jo, il se mit à rire, car l'air cérémonieux de la petite demoiselle contrastait d'une manière fort drôle avec la conversation qu'ils avaient eue ensemble, lorsqu'il avait rapporté le chat à son propriétaire.
Jo se mit aussi à rire et dit de son air habituel :
« Votre cadeau de Noël nous a fait bien plaisir.
– C'est grand-père qui vous l'a envoyé.
– Oui, mais c'est vous qui lui en avez donné l'idée, n'est-ce pas ?
– Comment se porte votre chat, miss Marsch ? demanda le petit Laurie, essayant de prendre un air sérieux, mais ne parvenant pas cependant à cacher la gaieté qui faisait briller ses grands yeux noirs.
– Très bien, je vous remercie, monsieur Laurentz. Mais je ne suis pas miss Marsch, je suis seulement Jo.
– Je ne suis pas M. Laurentz, je suis seulement Laurie.
– Laurie Laurentz ! Quel drôle de nom 1
– Mon nom de baptême est Théodore, mais il ne me plaît pas. On a fini par m'appeler Laurie, et j'aime mieux cela.
– Moi aussi je déteste mon nom, il conviendrait à une personne très douce et très posée, et je ne suis ni l'une ni l'autre. Je voudrais que tout le monde dit Jo. au lieu de Joséphine. Comment avez-vous fait pour obtenir de vos camarades de vous appeler Laurie ?
– Je me suis fâché, je me suis battu avec le plus grand qui s'y refusait, et tout a très bien marché après.
– Je ne peux pas me battre avec tante Marsch ; ainsi je suppose que je dois me résigner, murmura Jo avec un soupir.
– N'aimez-vous pas la danse, miss Jo ? demanda Laurie, en ayant l'air de penser que le nom lui allait bien.
– – Si, assez, lorsqu'il y a beaucoup de place et que tout le monde est gai ; mais, dans un petit salon comme celui-ci, où je suis sûre de tout renverser, de marcher sur les pieds des autres, ou de faire quelque
chose de terrible, je mets la danse de côté et je laisse Meg faire la belle pour nous deux. Mais vous dansez, vous ?
– Quelquefois. Cependant, comme je suis resté quelque temps en Europe et que je ne suis pas ici depuis longtemps, j'ai peur de ne pas connaître vos danses.
– En Europe ! Oh ! racontez-m'en quelque chose. J'aime beaucoup les récits de voyages. »
Laurie n'avait pas l'air de savoir par où commencer ; mais, Jo lui faisant beaucoup de questions, il lui raconta comme quoi il avait été en pension à Vevey, en Suisse, un endroit où les petits garçons portent des képis au lieu de chapeaux, ont des bateaux sur le lac de Genève, et, pendant les vacances, vont faire des excursions avec leurs maîtres sur les glaciers.
– Oh ! que je voudrais avoir été dans cette pension-là ! s'écria Jo. Êtes-vous allé à Paris ?
– Nous y avons passé l'hiver dernier.
– Parlez-vous français ?
– A Vevey, on ne nous permettait pas d'employer une autre langue.
– Ah ! dites-moi quelque chose en français. Je le lis, mais je ne peux pas le prononcer.
– Quel nom a cette jeune demoiselle qui danse avec ces jolies bottines ? dit complaisamment Laurie.
– Oh ! que c'est bien. Vous avez dit : « Quelle est cette jeune fille aux jolies bottines », n'est-ce pas ?
– Oui, mademoiselle.
– C'est ma soeur Marguerite, vous le savez bien. La trouvez-vous jolie ?
— Oui, elle me rappelle les jeunes filles de Genève ; elle est si fraîche et si calme, et elle danse si bien ! »
Jo rougit de plaisir en entendant les compliments
qu'on faisait de sa soeur, et se promit de ne pas oublier de les lui redire. Elle était redevenue son joyeux elle-même en ne voyant personne faire attention à sa robe ou lever les sourcils à tout propos. Aussi son air gentleman mit bientôt Laurie à l'aise, et, à force de regarder, de bavarder et de critiquer, ils furent bientôt de vieilles connaissances. Jo aimait de plus en plus son « jeune voisin ». Elle le regarda très attentivement plusieurs fois afin de pouvoir le bien décrire à ses soeurs, car, n'ayant pas de frère et très peu de cousins, les petits garçons étaient pour elle des créatures presque inconnues.
« Des cheveux noirs bouclés, de grands yeux noirs, un teint brun, un nez aquilin, une jolie bouche, de jolies mains et de petits pieds, très poli pour un garçon, et en même temps très gai. Quel âge peut-il avoir ? »
Elle allait le lui demander, mais s'arrêta juste à temps, et, avec un tact qui lui était peu habituel, elle essaya d'arriver à le savoir d'une manière plus polie.
« Je suppose que vous irez bientôt à l'Université. Je vous vois piocher, – non, travailler beaucoup, » dit Jo en rougissant d'avoir laissé échapper le mot « piocher ».
Laurie sourit et n'eut pas l'air choqué, puis répondit en haussant les épaules :
« Pas avant deux ou trois ans, en tout cas ; car je n'irai certainement pas avant d'avoir dix sept ans.
– N'avez-vous donc que quinze ans ? demanda Jo, qui trouvait Laurie très grand et qui lui aurait bien donné dix-sept ans.
– J'aurai quinze ans le mois prochain.
– Que je voudrais donc pouvoir aller à l'Université ! Vous ne paraissez pas être de mon avis ?
– Je la déteste. Je ne peux pas souffrir la manière d'étudier de ce pays-ci.
– Qu'est-ce que vous aimeriez ?
– Vivre en Italie, et m'amuser comme je l'entends. »
Jo aurait bien désiré lui demander ce que c'était que s'amuser comme il l'entendait, mais les sourcils noirs de son compagnon s'étaient froncés subitement d'une manière si alarmante, qu'elle changea ce sujet et dit, en battant la mesure avec son pied :
« Quelle jolie valse ! Pourquoi n'allez-vous pas la danser ?
– J'irai si vous y venez aussi, répondit-il en lui faisant un drôle de petit salut français.
– Je ne peux pas ; j'ai dit à Meg que je ne danserais pas, parce que. »
Et elle s'arrêta, ne sachant pas si elle devait continuer.
« Parce que quoi ? demanda curieusement Laurie.
– Vous ne le direz pas ?
– Jamais.
– Eh bien, vous saurez que j'ai la mauvaise habitude de ne prendre garde à rien, pas même au feu, et de brûler souvent mes robes ; celle-ci a été brûlée par derrière, et, quoiqu'elle ait été bien raccommodée, cela se voit, et Meg m'a recommandé de ne pas bouger de la soirée pour qu'on ne s'en aperçoive pas. Ah ! vous pouvez rire si vous voulez, je sais que c'est drôle. »
Mais Laurie ne rit pas, il baissa seulement les yeux une minute, et l'expression de sa figure étonna Jo, lorsqu'il lui dit très gentiment :
« Ne faites pas attention à votre robe, je vais vous dire ce que nous pourrions faire : il y a près d'ici un grand vestibule dans lequel nous serons très bien pour danser sans que personne nous regarde. D'ailleurs nous tournerons très vite, on n'y verra rien du tout. Venez, je vous en prie. »
Jo accepta sans se faire prier davantage et suivit son jeune cavalier dans le vestibule. Elle eut soin pourtant de passer derrière tout le monde et très près du mur pour ne pas trahir, dès le début, le secret de sa robe brûlée ; mais, par exemple, elle regretta beaucoup de n'avoir pas de jolis gants lorsqu'elle vit son cavalier en mettre une paire jaune paille d'une étonnante fraîcheur.
Laurie dansait bien, et Jo éprouva un grand plaisir à danser avec lui, dans un endroit où elle ne pouvait « faire aucun malheur » ; il lui apprit le pas allemand, et tous deux ne s'arrêtèrent de danser que lorsque la musique eut complètement cessé. Ils s'assirent alors pour se reposer sur la dernière marche de l'escalier, et Laurie était au milieu du récit d'un festival d'étudiants à Heidelberg, lorsque Mcg fit signe à sa soeur de venir. Jo, se rendant bien à contre-coeur à son appel, la trouva dans une chambre à côté, étendue sur un sofa, tenant son pied et se lamentant.
J'ai le pied tout enflé, les stupides talons ont tourné et m'ont donné une entorse épouvantable. J'ai très mal et ne peux plus me tenir debout ; je ne sais pas comment je pourrai jamais revenir chez nous.
– Je savais bien que vous vous feriez mal avec ces bottines trop étroites ! Je suis très fâchée, mais je ne vois qu'un moyen, c'est d'aller vous chercher une voiture, ou de rester ici toute la nuit, répondit Jo, en frottant doucement le pied endolori de sa soeur.
– Cela coûterait beaucoup trop d'argent de prendre une voiture, et d'ailleurs nous ne pourrions pas en trouver. Tout le monde est venu dans des voitures particulières, et quand même il y en aurait d'autres, les stations sont loin d'ici, et nous n'avons personne à envoyer.
– J'irai, moi, dit Jo. Ce n'est pas plus difficile aujourd'hui qu'un autre jour.
– Non, non, dit Meg, vous n'irez pas. Il est dix heures passées, et il fait noir comme dans un four. Je ne peux pas non plus rester ici ; plusieurs amies de Sallie couchent chez elle, et il n'y a plus de chambre à coucher disponible. Je vais me reposer en attendant Hannah ; quand elle viendra, je ferai comme elle voudra.
– Je vais demander à Laurie. Il ira, lui, dit Jo, enchantée de son idée.
– Miséricorde ! ne demandez et ne dites rien à personne ; donnez- moi seulement mes caoutchoucs et mettez de côté ces maudites bottines, je ne peux plus danser maintenant.
– On va souper ; j'aime mieux rester avec vous.
– Non, ma chère ; allez vite me chercher un peu de café glacé, je sais qu'il y en a. Je ne peux décidément pas bouger. »
La chambre était solitaire.
Meg s'étendit sur le canapé en cachant soigneusement ses pieds sous sa robe, et Jo se mit à la recherche de la salle à manger en faisant des bévues tout le long de son chemin. Après être entrée dans un cabinet noir rempli de robes et avoir brusquement ouvert une chambre dans laquelle reposait la vieille madame Gardiner, elle finit par trouver la salle à manger et prit une tasse de café qu'elle renversa immédiatement sur elle, rendant ainsi le devant de sa robe aussi peu présentable que le dos.
« Dieu, que je suis maladroite ! s'écria-t-elle en frottant sa robe avec le gant de Meg et le salissant aussi.
– Puis-je vous aider ? » demanda une voix amie.
Et Laurie vint à côté d'elle portant d'une main une tasse de café et de l'autre une glace.
« J'essayais de porter quelque chose à Meg qui est très fatiguée ; quelqu'un m'a poussée et me voilà dans un bel état ! répondit Jo en portant piteusement ses regards de sa robe tachée à son gant couleur de café.
– Je cherchais quelqu'un à qui donner ceci. Puis-je le porter à votre soeur ?
– Je le veux bien ; je vais vous montrer où elle est mais je ne vous offre pas de rien porter, je ferais encore d'autres maladresses. »
Jo le conduisit vers sa soeur, et Laurie, comme s'il était habitué à servir les dames, mit une petite table devant elles, apporta deux autres tasses de café et deux autres glaces pour lui-même et pour Jo, et fut si complaisant que la difficile Meg elle-même dit à Jo que « c'était un gentil petit gentleman ». Ils s'amusèrent beaucoup et étaient tellement occupés à tirer des papillotes et à deviner des rébus, que, lorsque Hannah vint les chercher, Meg, oubliant son pied, se leva, mais elle ne put retenir un cri de douleur ; elle fut obligée de s'appuyer sur Jo pour ne pas tomber.
« Chut ! ne dites rien, dit-elle à Laurie. Ce n'est rien. Je me suis un peu tordu le pied, voilà tout ! »
Et elle alla en boitant chercher son manteau.
Hannah gronda, Meg pleura, et Jo, voyant toutes ses idées repoussées, se décida à agir sans consulter personne. Elle se glissa hors de la chambre et, s'adressant au premier domestique qu'elle rencontra, lui demanda s'il pourrait lui trouver une voiture. Le domestique qui était étranger, ne la comprit pas, et Jo très embarrassée, en attendait un autre, quand Laurie, qui l'avait entendue, vint lui offrir de revenir dans la voiture de son grand-père.
« Il est si tôt ! vous ne vouliez pas sans doute vous en aller déjà, lui répondit Jo, qui paraissait cependant soulagée d'un grand poids, mais hésitait encore à accepter.
– Je devais partir de très bonne heure, répliqua Laurie. Je vous en prie, permettez-moi de vous ramener chez vous ; c'est mon chemin, vous savez, et on vient de dire qu'il pleut. »
Tout étant ainsi arrangé, Jo accepta avec reconnaissance et remonta vite chercher sa soeur et sa bonne. Hannah, qui, comme les chats, détestait la pluie, ne fit aucune objection, et elles montèrent gaiement dans l'élégante calèche. Laurie sauta sur le siège sans vouloir rien entendre, afin de laisser à Meg la possibilité d'étendre son pied, et les jeunes filles purent, en toute liberté, parler de leur soirée :
« Je me suis fameusement amusée ! Et vous ? demanda Jo en s'étendant.
– Moi aussi, jusqu'à ce que je me sois fait mal. L''amie de Sallie, Annie Moffat, m'a fait toutes sortes d'amitiés et m''a invitée à aller passer quelques jours chez elle au printemps, en même temps que Sallie. La troupe d'opéra y sera et je m'amuserai parfaitement bien, si mère veut me laisser aller, répondit Meg, contente à la seule pensée du plaisir qu'elle se promettait.
– Je vous ai vue danser avec le jeune homme aux cheveux rouges qui m'avait fait fuir. Était-il aimable ?
– Oh ! excessivement ! J'ai dansé avec lui une délicieuse redowa. D'abord il n'a pas les cheveux rouges, 1 les a blonds.
– Il ressemblait à une sauterelle quand il a fait le nouveau pas. Laurie et moi ne pouvions pas nous.
empêcher de rire en le regardant. Nous avez-vous entendus ?
– Non, mais c'était très impoli. Qu'est-ce que vous faisiez cachés tout ce temps-là ? »
Jo raconta ses aventures, et lorsqu'elle eut fini, on était arrivé. Elle et Meg remercièrent beaucoup Laurie et, après bien des « bonsoir », se glissèrent sans bruit dans leur chambre, afin de ne réveiller personne ; mais, au moment où elles ouvraient leur porte, deux petits bonnets de nuit se soulevèrent, et deux voix endormies mais empressées crièrent :
« Racontez-nous la soirée ! Racontez-nous la soirée
– C'est tout à fait comme si j'étais une grande dame, je suis rentrée chez moi en voiture, et j'ai un femme de chambre pour me déshabiller, dit Meg pendant que Jo lui frictionnait le pied avec de l'arnica e lui arrangeait les cheveux.
– Je ne crois pas qu'il y ait beaucoup de belle dames qui se soient autant amusées que nous ! Nos cheveux brûlés, nos vieilles robes, nos gants dépareillés et nos bottines trop étroites qui nous donnent des entorses quand nous sommes assez bêtes pour le mettre, répondit Jo, n'ont rien ôté de ses agréments à la soirée. »
Et je pense qu'elle avait tout à fait raison.
CHAPITRE IV LE PETIT LAURENTZ OU LES INCONVÉNIENTS DES FÊTES ET DES VACANCES
« Mon Dieu, que c'est ennuyeux de s'être amusé pendant toute une semaine ! » soupira Meg en se levant le lendemain matin. Les vacances étaient finies, et huit jours de fête ne la disposaient pas à remplir sa tâche quotidienne.
– Je voudrais que ce soit toute l'année Noël ou le jour de l'an ! N'est-ce pas que ce serait plus agréable ? répondit Jo en bâillant tristement.
– Nous ne nous amuserions peut-être pas tant s'il fallait s'amuser tous les jours, » répondit Meg, retrouvant un peu de raison. Mais cela ne dura pas. « C'est cependant bien agréable d'avoir des petits soupers et des bouquets, d'aller en soirée, d'en revenir en voiture, de lire, de se reposer et même de ne pas travailler, dit Meg, tout en essayant de décider laquelle de ses deux vieilles robes était la plus mettable. C'est comme cela que font les jeunes filles dont les parents ont de la fortune, et il y a des moments où je ne puis pas me retenir de les trouver plus heureuses que nous.
– Bah ! riposta Jo, il y a des jeunes personnes très
riches qui ont l'air bien maussade ; ce n'est donc pas l'argent seul qui rend heureux. Nous ne pouvons pas être comme elles, prenons-en gaiement notre parti et, comme maman, donnons-nous, avec bonne humeur, bien de la peine. Tante Marsch, chez laquelle j'ai pour devoir de passer toute la journée avec la mission impossible à remplir de tâcher de l'égayer, est vraiment pour moi le Vieillard de la mer, de Sindbad le Marin ; mais je suppose que, lorsque j'aurai appris à porter mon fardeau sans me plaindre, il sera devenu si léger que je n'y ferai plus attention. »
Cette idée mit Jo de bonne humeur, mais Meg ne s'éclaircit pas. Son fardeau, à elle, consistait à mener l'éducation de quatre enfants gâtés, bien décidés à ne profiter d'aucune leçon. Il lui semblait plus lourd que jamais, et elle n'avait pas même assez de courage pour se faire belle, en mettant comme d'habitude un ruban bleu autour de son cou et en se coiffant de la manière qui lui allait le mieux.
Ce fut dans cette disposition d'esprit que Meg descendit, et elle ne fut pas aimable du tout pendant le déjeuner. Tout le monde paraissait d'ailleurs contrarié et porté à se plaindre : Beth avait mal à la tête et essayait de se guérir en s'étendant sur le canapé et en jouant avec la chatte et ses trois petits ; Amy se fâchait, parce qu'elle ne savait pas ses leçons et ne pouvait pas trouver ses cahiers ; Jo faisait un grand tapage en s'apprêtant ; Mme Marsch était très occupée à fini une lettre pressée, et Hannah était bourrue, parce que les veilles prolongées la fatiguaient toujours.
« Décidément il n'y a jamais eu au monde une. famille d aussi -mauvaise humeur ! s'écria Jo perdant : patience, après avoir cassé deux passe-lacets, renversé un encrier et s'être assise sur son chapeau.
– Et c'est vous qui êtes la plus désagréable, répondit Amy en effaçant, avec les larmes qui étaient tombées sur son ardoise, une division qui était toute manquée.
– Beth, si vous ne gardez pas ces horribles bêtes à la cuisine, je dirai à Hannah de les faire cuire ! » s'écria Meg en colère, en essayant de se débarrasser d'un des petits chats qui avait grimpé sur son dos et s'y cramponnait, juste à un endroit où elle ne pouvait pas l'attraper. »
Jo se mit à rire, Meg à gronder, Beth à supplier, et Amy à gémir, parce qu'elle ne pouvait plus se rappeler combien faisaient neuf fois douze.
« Restez donc tranquilles un instant, mes pauvres enfants, dit Mme Marsch en effaçant la troisième phrase de sa lettre ; il faut que ceci parte immédiatement, et je ne peux pas écrire au milieu de votre tapage. »
Il y eut un silence momentané, brisé seulement par l'entrée de Hannah qui posa sur la table deux petits pâtés à peine sortis du four, et disparut aussi vite qu'elle était entrée. Les enfants appelaient ces petits pâtés des manchons, car elles n'en avaient pas d'autres, et trouvaient fort agréable de se réchauffer les mains en s'en allant avec les petits pâtés brûlants. Aussi Hannah, quelque occupée et fatiguée qu'elle pût être, n'oubliait jamais de leur en préparer, car Meg et Jo avaient une longue course à faire et ne mangeaient rien d'autre jusqu'à leur retour, qui avait rarement lieu avant trois heures de l'après-midi.
« Amusez-vous bien avec vos chats et tâchez de vous débarrasser de votre mal de tête, petite Beth ! Adieu, chère maman ; nous sommes ce matin de vrais diables, mais nous serons des anges quand nous reviendrons. Allons, venez, Meg. » 1
Et Jo partit la première, en sentant que, pour cette
fois, les pèlerins ne se mettaient pas en route pour le paradis avec leur bonne grâce accoutumée.
Elles se retournaient toujours lorsqu'elles arrivaient au coin de la rue, et leur mère n'oubliait jamais de se mettre à la fenêtre pour leur faire un petit signe de tête et leur envoyer un sourire. Il semblait que les deux filles n'auraient pas pu passer la journée si elles n'avaient eu ce dernier regard d'adieu de leur mère, et, quelque ennuyées qu'elles pussent être, ce sourire qui les suivait les ranimait comme un rayon de soleil.
« Si maman nous montrait le poing au lieu de nous envoyer un baiser, ce ne serait que ce que nous méritons ; on n'a jamais vu de petites bêtes aussi ingrates que nous ! s'écria Jo, qui, pleine de remords, tâchait de s'arranger du chemin bourbeux et du vent glacial.
– N'employez donc pas des expressions comme celles-là, dit Meg, dont la voix sortait des profondeurs du voile où elle s'était ensevelie en personne dégoûtée à jamais des biens de ce monde.
– J'aime les mots bons et forts qui signifient quelque chose, répliqua Jo, en rattrapant son chapeau emporté par le vent.
– Donnez-vous tous les noms que vous voudrez ; mais, comme je ne suis ni un diable ni une bête, je ne veux pas qu'on m'appelle ainsi !
– Vous êtes décidément de trop méchante humeur aujourd'hui, Meg, et pourquoi ? parce que vous n'êtes pas riche comme vous le désirez ! Pauvre chère ! attendez seulement que je m'enrichisse, et alors vous aurez à profusion des voitures, des glaces, des bouquets, des bottines à grands talons, et des jeunes gens à cheveux rouges, que vous vous efforcerez de ne voir que blonds pour vous danser
– Que vous êtes ridicule, Jo ! » répondit Meg.
Mais elle se mit à rire et se sentit malgré elle de moins maussade humeur.
« C'est heureux pour vous que je le sois. Si je prenais comme vous des airs malheureux et si je m'évertuais à être désagréable, nous serions dans un joli état ! Grâce à Dieu, je trouve dans tout quelque chose de drôle pour me remettre. Allons, ne grondez plus, revenez après vos leçons à la maison de gentille humeur ; cela fera plaisir à maman, » dit Jo, en donnant à sa soeur une petite tape d'encouragement sur l'épaule.
Et les deux soeurs se séparèrent pour toute la journée, prenant un chemin différent, chacune tenant son petit pâté bien chaud dans ses mains et tâchant d'être gaie malgré le temps d'hiver, le travail peu intéressant qui les attendait et le regret de ne pouvoir s'amuser encore.
Lorsque M. Marsch avait perdu sa fortune par la ruine d'un ami malheureux qu'il avait aidé, Meg et Jo avaient eu toutes les deux le bon sens de demander à leurs parents la permission de faire quelque chose qui les mît. à même de pourvoir tout au moins à leur entretien personnel.
Ceux-ci, pensant qu'elles ne pourraient commencer trop tôt à se rendre indépendantes par leur travail, leur accordèrent ce qu'elles demandaient, et toutes deux se mirent à travailler avec cette bonne volonté venant du coeur qui, malgré les obstacles, réussit toujours.
Marguerite trouva à faire l'éducation de quatre petites miss dans une famille du voisinage, et son modeste salaire fut pour elle une richesse relative. Elle reconnaissait volontiers qu'elle avait un peu trop gardé le goût de l'élégance, et que son plus grand ennui était sa pauvreté ; la gêne dans laquelle la famille vivait lui était plus difficile à supporter qu'à ses soeurs, car, en sa qualité d'aînée, elle se rappelait plus vivement le
temps où leur maison était belle, leur vie facile et agréable, et les besoins de toute sorte inconnus. Elle s'efforçait bien de n'être ni envieuse ni mécontente, mais elle ne pouvait se retenir de regretter les fêtes et les jolies choses d'autrefois.
Dans la famille Kings, où elle remplissait pendant une partie du jour ses fonctions d'institutrice, elle voyait chez les autres ce qu'elle ne trouvait plus chez elle : les grandes soeurs des enfants qu'elle instruisait allaient dans le monde, et Meg avait souvent sous les yeux de jolies toilettes de bal, des bouquets, etc. ; elle entendait parler de spectacles, de concerts, de parties en traîneau et de toutes sortes d'amusements. Elle voyait dépenser beaucoup d'argent pour des riens dont on ne se souciait plus le lendemain et qui lui auraient fait tant de plaisir, à elle. La pauvre Meg se plaignait rarement ; mais une sorte de sentiment d'amertume involontaire l'envahissait quelquefois, car elle n'avait pas encore appris à connaître combien elle était riche des vrais biens qui rendent la vie heureuse.
Jo passait ses matinées près de la tante Marsch, qui souffrait de douleurs rhumatismales.
Lorsque la belle-soeur de M. Marsch lui avait offert d'adopter une de ses filles et de la prendre tout à fait avec elle, la vieille dame avait été très offensée par le refus de son frère de se séparer si complètement d'un de ses enfants. Des amis de M. et Mme Marsch leur dirent dès lors qu'ils avaient perdu toute chance d'hériter jamais de la vieille dame. Ils répondirent :
« Nous ne voudrions pas abandonner nos filles pour une douzaine de fortunes. Riches ou pauvres, nous resterons ensemble et nous saurons être heureux. »
Pendant quelque temps, la vieille dame avait refusé de les voir ; mais, rencontrant un jour Jo chez une de
ses amies, l'originalité de la petite fille lui plut, et elle proposa de la prendre comme demoiselle de compagnie. Cela n'avait rien de bien séduisant pour Jo, car tante Marsch était passablement atrabilaire ; mais, par raison, Jo accepta et, à la surprise générale, elle s'arrangea remarquablement bien avec son irascible parente. Cependant il y eut une fois une tempête, et Jo était revenue chez elle en déclarant qu'elle ne pouvait pas supporter cela plus longtemps. Mais tante Marsch la redemanda si instamment que Jo ne put pas refuser, car, au fond de son coeur, il y avait vraiment une certaine affection pour la vieille dame, si difficile qu'elle fût à contenter.
Je soupçonne que l'attraction réelle de Jo était une grande chambre toute remplie de beaux livres, qui étaient laissés à la poussière et aux araignées depuis la mort de l'oncle Marsch. Jo avait conservé un bien bon souvenir du vieux monsieur qui lui permettait de bâtir des chemins de fer et des ponts avec ses gros dictionnaires, lui expliquait les drôles d'images de ses livres étrangers avec beaucoup de bonne humeur et lui achetait des bonshommes de pain d'épice toutes les fois qu'il la rencontrait dans la rue. La grande chambre sombre et inhabitée, toute garnie de rayons couverts de livres, les chaises capitonnées, les bustes qui semblaient la regarder, et surtout l'énorme quantité de livres que, devenue plus grande, elle pouvait lire à son gré, tout cela faisait pour elle de la bibliothèque un vrai paradis. Aussitôt que tante Marsch commençait à sommeiller, ou qu'elle était occupée par des visites, Jo se précipitait dans cet endroit solitaire, et, s'enfonçant dans un grand fauteuil, dévorait au hasard de la poésie, de l'histoire, des voyages et quelques romans d'aventures dont elle était très friande. Mais,
comme tous les bonheurs, le sien ne durait pas longtemps, et, aussitôt qu'elle était arrivée au milieu de son histoire, au plus joli vers de son chant, ou au moment le plus dramatique du récit de son voyageur, ou au trait le plus émouvant de la vie de son héros, une voix perçante criait :
« Joséphi – ne ! Joséphi – ne !!! »
Et elle était obligée de quitter son Éden pour aller dévider des écheveaux de laine, peigner le chien ou lire les Essais de Belsham, ouvrage qui manquait d'intérêt pour elle.
L'ambition de Jo était de faire un jour quelque chose qui fût jugé dans le monde entier comme tout à fait splendide. Quoi ? Elle n'en avait aucune idée et attendait que l'avenir le lui apprit ; mais, pour le moment, sa plus grande affliction était de ne pouvoir lire, courir et se promener autant qu'elle l'aurait voulu. Son caractère emporté et son esprit vif et subtil lui jouaient toujours de mauvais tours, et sa vie était une série de hauts et de bas, à la fois comiques et pathétiques. Toutefois l'éducation qu'elle recevait chez la tante Marsch, quoiqu'elle lui fût peu agréable, était justement peut-être celle qu'il lui fallait, et, d'ailleurs, la pensée qu'elle faisait quelque chose d''utile à sa famille la rendait heureuse, malgré le perpétuel « José – phi – ne ! »
Beth était trop timide pour aller en pension ; on avait essayé de l'y envoyer, mais elle avait tant souffert qu'on lui avait permis de n'y pas retourner. Son père lui donna alors des leçons. C'était pour elle le meilleur des maîtres ; mais, lorsqu'il partit pour l'armée, sa mère étant obligée de donner une partie de son temps à la société ; de secours pour les blessés, Beth avait dû souvent travailler seule. Fidèle aux habitudes que lui avait fait
prendre son père, l'aimable et sage enfant s'en acquittait de son mieux. C'était en outre une vraie petite femme de ménage, et, sans demander d'autre récompense que d'être aimée, elle aidait la vieille Hannali à tenir la maison en ordre. Elle passait de grandes journées toute seule ; mais elle ne se trouvait pas solitaire, car elle s'était créé un monde très à son gré et ne restait jamais inoccupée.
Elle avait tous les matins six poupées à lever et à habiller. Elle avait gardé ses goûts d'enfant et aimait toujours ses poupées, quoiqu'elle n'en eût pas une seule de jolie ou d'entière. C'était, à 'vrai dire, un stock, recueilli par elle, des vieilles poupées abandonnées par ses soeurs ; mais, pour cette même raison, Beth les aimait encore plus tendrement, et elle avait, de fait, fondé un hôpital pour les poupées infirmes. Jamais elle ne leur enfonçait des épingles dans le corps, jamais elle ne leur donnait de coups, ou ne leur disait de paroles désagréables ; elle n'en négligeait aucune et les habillait, les caressait, les soignait avec une sollicitude qui ne se démentait jamais. Sa favorite était une vieille poupée qui, ayant appartenu à Jo, avait un grand trou dans la tête et ne possédait plus ni bras ni jambes ; Beth, qui l'avait adoptée, cachait tout cela en l'enveloppant dans une couverture et en lui mettant un joli petit bonnet.
Si on avait su toute l'affection qu'elle portait à cette poupée, on en aurait été touché : elle lui apportait des bouquets, lui lisait des histoires, la menait promener en la cachant sous son manteau pour lui éviter des rhumes, auxquels son trou à la tête l'exposait plus qu'une autre, du moins elle le croyait. Elle lui chantait des chansons et n'allait jamais se coucher sans l'embrasser et lui dire tendrement tout bas :
« J'espère que vous dormirez bien, ma pauvre chérie. »
Beth avait comme ses soeurs ses ennuis personnels, et elle « pleurait souvent quelques petites larmes, » comme disait Jo, parce qu'elle ne pouvait pas prendre assez de leçons de musique et avoir un autre piano. Elle aimait tant la musique, elle essayait avec tant d'ardeur de l'apprendre seule, elle étudiait si patiemment sur le vieux piano faux, qu'on ne pouvait pas s'empêcher de penser que quelqu'un devrait bien l'aider. Mais personne ne le pouvait dans la maison, et personne ne la voyait pleurer sur les touches jaunies par le temps et qui ne voulaient pas rester justes. Elle chantait en travaillant, comme une petite alouette, n'était jamais fatiguée pour jouer quelque chose à sa mère ou à ses soeurs, et se disait tous les jours :
« Je suis sûre que, si je suis sage, j'arriverai à bien jouer du piano. »
Il y a dans le monde beaucoup de petites Beth timides et tranquilles qui ont l'air de ne tenir aucune place, qui restent dans l'ombre jusqu'à ce qu'on ait besoin d'elles, et qui vivent si gaiement pour les autres que personne ne voit leurs sacrifices. On les reconnaîtrait bien vite le jour où elles disparaîtraient, laissant derrière elles la tristesse et le vide !
Si on avait demandé à Amy quel était le plus grand ennui de sa vie, elle aurait immédiatement répondu : « Mon nez ! »
Une légende s'était faite à ce propos dans la famille. Jo avait laissé tomber sa soeur quand elle était toute petite, et Amy affirmait toujours que c'était cette chute qui avait abîmé son nez. Il n'était cependant ni gros, ni rouge, ce pauvre nez, mais seulement un peu, un tout petit peu plat du bout. Amy avait beau le pincer pour l'allonger, elle ne pouvait lui donner une tournure, une cambrure suffisamment aristocratique à son gré. Per¬
sonne, si ce n'est elle, n'y faisait attention ; telle qu'elle était, elle était très gentille ; mais elle sentait profondément le besoin d'un nez aquilin, et en dessinait des pages entières pour se consoler.
La petite Raphaël, comme l'appelaient ses soeurs, avait de très grandes dispositions pour le dessin ; elle n'était jamais plus heureuse que lorsqu'elle dessinait des fleurs ou illustrait ses livres d'histoire, et ses maîtres se plaignaient continuellement de ce qu'elle couvrait son ardoise d'animaux, au lieu de faire ses multiplications et ses divisions. Les pages blanches de son atlas étaient remplies de mappemondes de son invention, et les compositions à la plume ou au crayon, parfois même les caricatures les plus grotesques sortaient à tous moments des ouvrages qu'elle venait de lire. Elle se tirait cependant assez bien de ses devoirs et, grâce à une conduite exemplaire, échappait toujours aux réprimandes. Ses compagnes l'aimaient beaucoup, parce qu'elle avait un bon caractère et possédait l'heureux art de plaire sans effort ; elles admiraient ses petits airs, ses grâces enfantines et ses talents qui consistaient, outre son dessin, à savoir faire du crochet, jouer quelques petits morceaux de musique, et lire du français sans prononcer mal plus des deux tiers des mots. Elle avait une manière plaintive de dire : « Quand papa était riche, nous faisions comme ci et comme ça », qui était très touchante, et les petites filles trouvaient ses grands mots « parfaitement élégants ».
Amy était en bon chemin d'être gâtée par tout le monde ; ses petites vanités et son égoïsme croissaient à vue d'oeil.
Les deux aînées s'aimaient beaucoup ; mais chacune d'elles avait pris une des plus jeunes sous sa protection, était sa « petite mère » et la soignait comme autrefois
ses poupées. Meg était la confidente et la monitric d'Amy, et, par quelque étrange attraction des contrastes, Jo était celle de la gentille Beth ; c'était à Jo seule que la timide enfant disait ses pensées, et Beth avait, sans le savoir, plus d'influence sur sa grand soeur étourdie que tout le reste de la famille.
Le soir venu de cette journée assez mal commencée, Meg se mit à dire en commençant à coudre :
« L'une de vous a-t-elle quelque chose d'amusant à nous raconter ? Ma journée a été si désagréable que je meurs réellement d'envie de m'amuser.
– Je vais vous raconter ce qui m'est arrivé aujourd'hui avec tante Marsch, commença Jo qui aimait à raconter des histoires : je lui lisais son éternel Belsham en allant le plus lentement que je pouvais, dans l'espoir de l'endormir plus tôt et de pouvoir ensuite choisir un joli livre et en lire le plus possible jusqu'à ce qu'elle se fût réveillée ; mais cela m'ennuyait tellement qu'avant qu'elle eût commencé à s'endormir il m''arriva par malheur de bàiller de toutes mes forces. Il s'ensuivit qu'elle me demanda ce que j'avais donc à ouvrir tellement la bouche qu'on aurait pu y mettre le livre tout entier.
« – Je voudrais bien qu'il pût s'y engouffrer en effet : il n'en serait plus question, » lui répondis-je en esayant de ne pas être trop impertinente.
« Tante me fit alors un long sermon sur mes péchés, et me dit de rester tranquille et de penser à m'en corriger, pendant qu'elle « se recueillerait un moment ». comme ordinairement ses méditations sont longues. aussitôt que je vis sa tête se pencher comme un dahlia je tirai de ma poche le Vicaire de Wakefield, et me mis à lire, en ayant un oeil sur mon livre et l'autre sur ma tante endormie. J'en étais juste au moment où ils
tombent dans l'eau, quand je m'oubliai et me mis à rire tout haut, ce qui l'éveilla. Elle était de meilleure humeur après un petit somme et me dit de lui lire quelque chose du livre que je tenais, afin qu'elle pût voir quel ouvrage frivole je préférais au digne et instructif Belsham. J'obéis, et je vis bien que cela l'amusait, car elle me dit : « – Je ne comprends pas tout à fait ; reprenez au commencement, enfant.
« Je recommençai donc mon histoire, m'efforçant de très bien lire pour rendre les Primrose aussi intéressants que possible. Mais je fus alors assez méchante pour m 'interrompre au plus beau moment et dire avec douceur à ma tante :
« – Je crains que cela ne vous ennuie, ma tante ; ne dois-je pas m'arrêter maintenant ? »
Elle ramassa son tricot qui était tombé sur ses genoux, me regarda de travers et me dit d'un ton revêche :
« – Finissez le chapitre et ne soyez pas impertinente. »
– A-t-elle avoué que cela l'amusait ? demanda Meg.
– Oh ! non, mais elle a laissé dormir Belsham, et lorsque je suis allée chercher mes gants cette après-midi, je l'ai vue qui lisait si attentivement le Vicaire, qu'elle ne m'a pas entendue rire et sauter de joie en pensant au bon temps que j'allais avoir. Qu'elle serait heureuse, tante, si elle voulait ! Mais je ne l'envie pas beaucoup malgré sa richesse, et j'en reviens toujours là : les riches ont, après tout, autant d'ennuis que les pauvres.
– Cela me rappelle, dit Meg, que, moi aussi, j'ai quelque chose à raconter. J'ai trouvé aujourd'hui toute la famille Kings en émoi : l'un des enfants m'a dit que leur frère aîné avait fait quelque chose de si mal que
M. Kings l'avait chassé. J'ai entendu Mme Kings qui pleurait et son mari qui parlait très fort, et Grâce et Ellen se sont détournées en passant près de moi, afin que je ne visse pas leurs yeux rouges. Je n'ai naturellement fait aucune question ; mais j'étais très peinée pour elles, et, pendant tout le temps que je suis revenue, je me disais que j'étais bien contente que nous n'eussions pas de frères qui fissent de vilaines choses..
– C'est encore bien plus terrible d'être déshonorée dans sa pension, dit Amy en secouant la tête comme si elle avait une profonde expérience de la vie. Susie Perkins avait aujourd'hui une charmante bague de cornaline qui me faisait envie, et j'aurais bien voulu être à sa place. Mais n'a-t-elle pas eu l'idée de faire le portrait de M. David avec un nez monstrueux, une bosse et les mots : « Mesdemoiselles, je vous vois », sortant de sa bouche dans un ballon. Nous regardions en riant quand il nous vit tout à coup et ordonna à Susie de lui apporter son ardoise. Elle était à moitié paralysée par la frayeur ; mais il lui fallut obéir tout de même, et – qu'est-ce que vous pensez qu'il a fait ? Il l'a prise par l'oreille ; par l'oreille, pensez donc comme c'est horrible ! et il l'a fait asseoir sur un grand tabouret, au milieu de la classe. Elle y est restée pendant une demi-heure, en tenant son ardoise de manière que toute la classe pût la voir.
– Et avez-vous bien ri ? demanda Jo.
– Ri ! Personne n'a ri ! Nous étions aussi muettes que des souris, et Susie sanglotait. Je n'enviais pas son sort alors, car je sentais que des millions de bagues de cornaline ne m'auraient pas rendue heureuse après cette. punition. Je ne pourrais jamais subir une si agonisante. mortification, » dit Amy.
Sur ce, elle continua à travailler avec l'air charmé
d'une personne intimement convaincue de sa vertu, et qui venait en outre de se donner la satisfaction de placer deux grands mots français dans la même phrase.
« J'ai vu aussi quelque chose ce matin, dit Beth, qui rangeait le panier toujours en désordre de Jo ; j'avais l'intention de le dire à table, mais j'ai oublié. Lorsque je suis allée chercher du poisson, M. Laurentz était dans la boutique avec M. Cutter, le marchand, quand une pauvre femme, portant un seau et une brosse, vint demander à M. Cutter s'il voulait lui faire faire quelque nettoyage en lui donnant pour payement un peu de poisson pour ses enfants qui n'avaient rien à manger. M. Cutter, qui était très occupé, dit assez rudement « non », et la pauvre femme s'en allait tristement, quand M. Laurentz décrocha un gros poisson avec le bec recourbé de sa canne et le lui tendit. Elle était si contente et si surprise qu'elle prit le poisson dans ses bras et s'en fit comme un plastron ; c'était en même temps attendrissant et risible de la voir, ainsi cuirassée, remercier M. Laurentz de toutes ses forces, et lui dire qu'elle espérait que son lit serait doux dans le paradis. Il lui mit dans la main une pièce de monnaie pour le pain et l'ale, en la priant de ne pas perdre son temps en remerciements, et en l'engageant brusquement à aller vite faire cuire son poisson, ce qu'elle fit. Comme c'était bien de la part de M. Laurentz !
– Très bien, répondit tout l'auditoire, très bien !
– Voilà en quoi j'envie les riches, dit Jo. Quand ils ont pu faire dans leur journée une bonne petite chose comme celle-là, ils sont plus heureux que nous.
– Assurément, dit Beth, j'aurais voulu pouvoir être à la place de M. Laurentz dans ce moment-là. »
Les quatre soeurs, ayant raconté chacune leur histoire,
prièrent leur mère de leur en dire une à son tour, et celle-ci commença d'un air un peu grave :
« Aujourd'hui, pendant que j'étais à l'ambulance, occupée à couper des gilets de flanelle pour les soldats, j'étais très inquiète de votre père, et je pensais combien nous serions seules et malheureuses si quelque grand malheur lui arrivait. J'étais très triste quand un vieillard entra me demander des secours et s'assit près de moi. Il avait l'air très pauvre, très fatigué et très triste, et je lui demandai s'il avait des fils dans l'armée.
« – Oui, madame, j'en ai eu quatre, mais deux ont été tués ; le troisième a été fait prisonnier, et je suis en route pour aller trouver le dernier, qui est dans un des hôpitaux de Washington, me répondit-il.
« – Vous avez beaucoup fait pour votre pays, monsieur, lui dis-je, ma pitié s'étant changée en respect.
« – Pas plus que je ne le devais, madame ; je serais parti moi-même si j'en avais eu la force ; mais, comme je ne le peux pas, je donne mes enfants, et je les donne de tout coeur au rétablissement de la paix et à l'union. »
« Il parlait avec tant de résignation que je fus honteuse de moi-même, qui croyais avoir tant fait en laissant partir mon mari, alors que j'avais gardé tous mes enfants pour me consoler. Je me suis trouvée, à côté de ce vieillard, si riche et si heureuse, que je l'ai remercié de tout mon coeur de la leçon qu'il m'avait donnée sans le savoir.
« J'ai pu, grâce à Dieu, lui faire donner par l'association de l'argent et un bon paquet de provisions pour son voyage.
– Si nous avions été des garçons, dit Beth tout doucement, mère ne nous aurait pas gardées.
– Et elle aurait bien fait, répliqua Meg : La patrie avant tout ! »
– Racontez-nous encore une autre histoire, mère, dit Jo, après un silence de quelques minutes, une qui ait une morale comme celle-ci. J'aime beaucoup à me les-rappeler quand elles sont vraies et qu'elles ne sont pas cachées dans un trop grand sermon. »
Mme Marsch sourit et commença immédiatement :
« Il y avait une fois quatre petites filles qui avaient tous les jours ce qu'il leur fallait en fait de nourriture, de vêtements, et encore bien des choses utiles et agréables, de bons parents et des amis qui les aimaient tendrement. Cependant elles n'étaient pas toujours contentes. (Ici les quatre soeurs se jetèrent quelques regards furtifs et continuèrent à coudre très vite.) Ces petites filles désiraient être sages et prenaient beaucoup d'excellentes résolutions, mais elles ne les tenaient pas toujours très bien. Il leur arrivait souvent de dire : « Si nous avions seulement ceci ! » ou bien : « Si nous pouvions seulement faire cela ! » et elles oubliaient alors complètement combien de bonnes choses elles avaient qui, trop souvent, manquent à d'autres, et combien de moments agréables elles pouvaient encore se donner. Elles demandèrent à une vieille femme de leur faire cadeau d'un talisman pour les rendre heureuses, et celle-ci leur dit : « Quand un jour vous ne serez pas contentes, comptez tous vos bonheurs, soit de la veille, soit des jours déjà passés, pensez à tous ceux que l'avenir vous promet encore, et soyez reconnaissantes. »(Ici Jo leva vivement la tête comme si elle voulait parler, mais, elle se tut, en voyant que l'histoire n'était pas terminée.)
« Elles essayèrent de mettre l'avis à profit, et furent bientôt surprises de voir combien elles étaient mieux partagées que beaucoup d'autres. L'une découvrit que l'argent n'empêchait pas la honte et la douleur d'entrer
dans la maison de certains riches ; l'autre, que, quoiqu'elle fut pauvre, elle était bien plus heureuse avec sa jeunesse, sa santé et sa gaieté qu'une certaine vieille dame toujours malade, et par suite toujours impatiente, qu'elle voyait souvent ; la troisième s'avoua que, bien que ce soit peu agréable d'aller gagner son dîner, c'eût été encore bien plus dur de le mendier ; et la quatrième se rendit compte que le plaisir d'avoir une jolie bague de cornaline ne valait pas le témoignage qu'on peut se rendre quand on s'est très bien conduite. Elles prirent donc la résolution de cesser de se plaindre, de jouir des bonheurs qu'elles avaient déjà, et d'essayer de les mériter toujours, de peur qu'ils ne leur fussent enlevés. Je crois, mes chères petites, qu'elles ne furent jamais désappointées ou fâchées d'avoir suivi le conseil de la vieille femme.
– Ce n'est pas très bien, chère maman, de retourner nos paroles contre nous et de nous faire un sermon au lieu de nous raconter une histoire, s'écria Meg.
– J'aime cette espèce de sermon, dit Beth pensivement ; c'est comme ceux que père nous faisait.
– Je crois que je ne me plaignais pas tant que les autres, mais j'y ferai plus attention maintenant, dit Amy, car Susie m'a donné une leçon.
– Nous avions besoin de votre leçon, maman, et nous ne l'oublierons pas ; mais si nous l'oublions, vous n'avez qu'à nous dire ce que la vieille Chloé disait dans la Case de l'oncle Tom : « Vous devoir penser à vos « bonheurs, enfants ! Vous devoir penser à vos bonheurs ! » dit Jo, qui avait fait aussi son profit du petit sermon.
